mercredi 26 juin 2019

Cliché #6 : L'écriture devient plus facile quand on est publié

J'ai envie d'écrire une série d'articles sur les clichés qu'on trouve sur l'écriture et la vie d'écrivain. Et, en particulier, ces clichés qui m'ont longtemps culpabilisée parce que, moi, je ne fonctionnais pas comme ça. Après tout, je me dis que je ne suis sûrement pas la seule à culpabiliser, que d'autres doivent bien fonctionner comme moi, et que, peut-être, ça leur fera du bien de savoir qu'on peut réussir à publier des romans même quand on n'applique pas à la lettre les conseils des manuels d'écriture. 




Attention : ces articles sont personnels et visent à déculpabiliser ceux qui, comme moi, ne se retrouvent pas dans certains poncifs. Si vous, vous vous y retrouvez : merveilleux, après tout les clichés ne naissent pas de nulle part et vous êtes sûrement nombreux dans ce cas. Tant mieux ! 
Il se peut aussi que je n'aborde pas d'autres sujets que, vous, vous trouvez clichés, parce qu'il se trouve qu'ils s'appliquent bel et bien à moi et que je n'aurais pas grand chose à dire pour faire avancer le shmilblick. Sorry for that... et si vous écriviez votre propre article sur la question ? :)

Cliché n°6 : L'écriture devient plus facile quand on est publié

Avant la première publication, je me disais souvent que je galérais maintenant, mais que ça irait mieux après. Parce que j'aurais appris des choses, que je me serais améliorée, que je me connaîtrais assez pour que les romans coulent de source, comme si la publication était l'aboutissement d'une sorte d'apprentissage et qu'ensuite, il s'agirait plutôt d'un perfectionnement.
Spoiler alert : j'étais naïve.


Même que je deviendrai riche et célèbre !

Alors, histoire de vous rassurer : oui, il y a des choses qui sont plus faciles. Pas faciles, mais plus faciles. Déjà, on a un nom, un travail à montrer et, rien que ça, c'est énorme pour discuter avec des éditeurs potentiels. Ensuite, on les connaît, les éditeurs potentiels, justement. On sait à qui s'adresser, et même que certains nous connaissent avant même qu'on ait à les démarcher, voire qu'ils viennent nous chercher (le truc de dingue).
Ça ne veut pas dire que c'est gagné, loin de là, mais on ne peut pas nier que ça aide, ou au moins que ça accélère les choses. 
Mais je veux parler ici du processus d'écriture en lui-même, pas de la publication. Et pour ça... eh bien, oui, je me suis bien plantée. Parce que c'est vrai que j'ai appris à me connaître. C'est vrai que j'assume le fait de ne pas travailler avec un plan, ou de ne pas appliquer la plupart des excellents conseils sur l'écriture que je lis ici ou là et qui ne me conviennent pas. Même que j'en ai fait un paquet d'articles dans ce blog, que vous retrouverez dans la section "Ecriture". C'est sûrement la raison d'être de cette série d'articles sur les clichés entamée en janvier.
Oui, tout ça, c'est vrai. J'ai appris, beaucoup, j'ai gagné de la confiance en moi, un peu.

Alors, pourquoi ce n'est pas plus facile ?
À cause d'une chose toute bête et pourtant primordiale : chaque roman est différent. Dans le fond, bien sûr, mais aussi dans la façon dont il vient à moi, se met en place, se laisse écrire ou réécrire, coule de source ou résiste. Publié ou non, chaque roman est un apprentissage de soi, de ce qu'on a envie de partager, de ce qui est important pour nous, de la façon dont on peut le faire ressortir.
Un apprentissage de son écriture, mais aussi une lutte perpétuelle entre la certitude de tenir quelque chose de génial (sinon, on n'y passerait pas autant de temps) et le manque absolu de confiance en soi qui pousse à tout remettre en question.
"Et si je n'y arrivais plus jamais ? Et si j'avais écrit toutes mes bonnes histoires ? Et si les lecteurs en avaient assez, si je n'arrivais pas à me renouveler ? Si j'étais incapable de m'améliorer ?"
Autant de questions que je me pose un bon millier de fois à chaque roman. Et savoir que ça m'arrive à chaque fois ne m'aide pas tellement à passer au-dessus. Non, ce qui m'aide, c'est de continuer à écrire, de me rappeler pourquoi je le fais, ce que j'ai envie de transmettre, et d'être assez têtue pour aller jusqu'au bout. Tant pis si c'est nul, je retravaillerai.



Un exemple : mes deux derniers romans.
Erreur 404 (sorti l'année dernière) a été hyper facile à écrire. Vraiment. Malgré le challenge de l'écriture non genrée, d'une narration déstructurée, d'une construction sous forme de jeu vidéo, tout a coulé de source, dans cet espèce de flux évident de l'écriture que j'adore et qui m'éclate. Je n'ai pas eu de coup de mou passée la première moitié, comme ça m'arrive pourtant quasi systématiquement. Malgré la rapidité avec laquelle j'ai pondu le premier jet, j'ai très peu eu besoin de corriger (enfin, à mon échelle : j'ai quand même réécrit plein de trucs, faut pas déconner ^^). Les corrections éditoriales ont été assez simples. Bref : l'écriture parfaite telle que je l'imaginais "quand je serais pro". 

Ensuite, j'ai passé une année en écrivant à peine, pour tout un tas de raison. Il m'a fallu beaucoup de temps pour attaquer mon gros chantier suivant, toujours en cours : Hors Ligne.
Et alors lui, c'est tout l'inverse d'Erreur 404. Je n'ai jamais autant galéré à écrire un roman. Je sais ce que je veux faire, ce que je veux partager, mais je n'arrive pas à le faire. Ou difficilement. Je suis parvenue il y a trois semaines au bout du premier jet, mais j'en garde une sensation de lutte pas très agréable. Je me suis laissé un nombre incalculable de notes en commentaire (ce que je ne fais absolument jamais), et j'ai une tonne d'idées que je ne sais pas bien comment bien emboîter pour pouvoir les faire ressortir, aller au bout. En fait, j'ai l'impression de faire un Rubik's Cube avec ce roman. Et curieusement, j'ai la sensation que c'est ce qui le rendra meilleur que le précédent, et moins bon que le suivant.




Je pourrais vous raconter une histoire différente sur chacun des romans que j'ai publié (ou pas, d'ailleurs) à ce jour. Chaque écriture a été un apprentissage, de moi-même bien sûr, mais aussi de l'écriture, du style, de la narration. Chaque roman est une lutte (parfois facile, parfois pénible). Donc : non, pour ma part, l'acte d'écriture n'est pas plus facile en étant pro. D'autant que la pression de ne pas décevoir ou lasser les lecteurs s'ajoute à celle qu'on se met déjà soi-même, avec ce besoin de toujours se surpasser. Peut-être idiot, peut-être nécessaire. Je ne sais pas trop. Je pense qu'il est pour beaucoup dans mes difficultés avec Hors Ligne : je ressens le besoin d'aller plus loin, de creuser mon sujet plus en profondeur, de surprendre même si j'aborde un autre aspect des nouvelles technologies et des sociétés hyperconnectées. Cette sensation d'aller au bout de ce que j'ai effleuré dans d'autres romans, sans jamais parvenir à le traiter tout à fait. Résultat : je ne suis jamais satisfaite, je me demande si j'en suis capable, etc. Pas le contexte le plus sain pour écrire.
Une chose, cependant, a changé : je sais que je finirai par y arriver, quel que soit le temps et le nombre de réécritures que ça prendra. Et que le parcours en vaut la peine.

J'ai donc envie de conclure cet article sur ceci : c'est normal si vous galérez. Ça ne fait pas de vous un écrivain moins bon. Ça ne veut pas dire que vous galèrerez sur chaque roman. Ce n'est pas parce que ça a l'air facile pour les autres que ça l'est nécessairement, ni que ça doit l'être pour vous. Écrire, ce n'est pas forcément passer des heures le nez collé à l'écran en laissant les doigts courir sur le clavier sans pouvoir s'arrêter. Parfois, c'est aussi donner toute son énergie pour poser une lettre, un mot, et recommencer avec le suivant, en luttant contre l'impression qu'on n'en est pas capable.
L'essentiel, c'est d'aller au bout. (Et aussi de travailler son texte, parce que l'écriture, c'est du travail. ^^)