lundi 1 avril 2019

Cliché #5 : les plus grands malheurs font les meilleurs écrivains

J'ai envie d'écrire une série d'articles sur les clichés qu'on trouve sur l'écriture et la vie d'écrivain. Et, en particulier, ces clichés qui m'ont longtemps culpabilisée parce que, moi, je ne fonctionnais pas comme ça. Après tout, je me dis que je ne suis sûrement pas la seule à culpabiliser, que d'autres doivent bien fonctionner comme moi, et que, peut-être, ça leur fera du bien de savoir qu'on peut réussir à publier des romans même quand on n'applique pas à la lettre les conseils des manuels d'écriture. 







Attention : ces articles sont personnels et visent à déculpabiliser ceux qui, comme moi, ne se retrouvent pas dans certains poncifs. Si vous, vous vous y retrouvez : merveilleux, après tout les clichés ne naissent pas de nulle part et vous êtes sûrement nombreux dans ce cas. Tant mieux ! 
Il se peut aussi que je n'aborde pas d'autres sujets que, vous, vous trouvez clichés, parce qu'il se trouve qu'ils s'appliquent bel et bien à moi et que je n'aurais pas grand chose à dire pour faire avancer le shmilblick. Sorry for that... et si vous écriviez votre propre article sur la question ? :)

Cliché n°5 : Les plus grands malheurs font les meilleurs écrivains

Les gens ont très souvent cette image de l'artiste maudit, malheureux comme la pierre, qui utilise l'écriture comme un exutoire, une catharsis. J'ai entendu très souvent qu'il faut avoir souffert pour être un bon artiste, probablement parce que ça nous apprend la vie, ça nous donne quelque chose à partager. L'écriture comme cri de désespoir. Et je suis assez persuadée que c'est le cas pour un certain nombre d'écrivains, comme Gérard de Nerval et son fameux Soleil noir de la mélancolie. (Je suis le Ténébreux, le Veuf, l'Inconsolé...) Mais aussi ses merveilleux poèmes en prose Aurélia, écrits alors qu'il n'était plus tout à fait lui-même.
Je ne peux d'ailleurs pas nier m'inspirer des choses difficiles que j'ai vécues : Quelques pas de plus est né de mes deux ans passés à béquilles, Le Secret des Bois-Noirs est un hommage à ma grand-mère après sa mort, et il y a sûrement mille petits exemples à trouver dans mes romans de moments où j'ai transformé ma douleur en mots.

Pour autant, je ne partage pas du tout l'idée qu'un écrivain malheureux fait toujours un bon écrivain. En fait, pour mon cas, c'est même totalement l'inverse : je n'écris bien que quand je suis heureuse. Quand je n'ai pas trop de choses en tête, que ma charge mentale n'est pas trop lourde, que j'ai envie de sourire à la vie. Peut-être est-ce parce que j'écris pour partager : quand je vais bien, j'ai envie de parler aux autres, d'échanger, de donner. Au contraire, si je ne suis pas heureuse, j'ai tendance à me replier sur moi, et je n'ai alors aucune envie d'écrire.



Eventuellement, je vais coucher mes maux sur le papier comme un exutoire, mais ce sera un texte court, sans forme, juste pour moi - et que je ne relirai jamais. Un texte impartageable, juste là pour m'aider à mettre des mots sur ce que je ressens, à formuler des pensées plus claires, comme pour m'en décharger.
Mes romans viennent d'une toute autre énergie. Même quand ils prennent source dans une douleur, comme Quelques pas de plus ou Le Secret des Bois-Noirs, je ne peux les écrire que quand je suis guérie. Quand j'ai pris du recul sur mes émotions, que je suis capable de les analyser, d'en parler sans souffrir. Alors, seulement, j'accepte de me replonger dans ce que j'ai vécu pour le transformer et en faire une histoire. Mais, pour ça, il faut que ma vie soit stable, que je sois émotionnellement capable de revivre la douleur et de m'en relever aussitôt, sans me sentir ébranlée.



Ecrire, c'est épuisant. Mentalement, émotionnellement. Je donne beaucoup, je puise profondément en moi, je passe mon temps à me remettre en question (est-ce que je vais assez loin dans ma réflexion ? Est-ce que ce personnage est crédible ? Est-ce que cette scène, que j'adore, est si géniale ?). C'est aussi très excitant parfois, avec cette espèce de frustration de ne pas pouvoir partager tout de suite l'idée géniale que je viens d'avoir, de glousser à l'avance sur les réactions des lecteurs, sur mes private jokes... Chez moi, l'écriture est une série de montagnes russes assez incroyables, où je passe constamment de "je suis géniale" (rien que ça) à "mais quelle nulle, je n'écrirai plus jamais rien de bon !" A cela s'ajoutent toutes les incertitudes sur la vie du roman en devenir : si je vais réussir à le publier, s'il trouvera ses lecteurs, s'il sera à la hauteur de leurs attentes... Résultat : j'ai intérêt à être bien stable dans ma tête et dans mon coeur pour pouvoir supporter tout ça sans rester coincée dans un creux ou sur une bosse, et conduire le wagon jusqu'à la fin du manège.





C'est peut-être, aussi, une des raisons pour lesquelles j'écris par à-coups, avec de longues périodes de creux : parce que quand j'ai trop de choses à faire qui tournent dans ma tête, je n'ai pas l'esprit assez libre pour inventer ; je n'ai pas assez d'énergie pour créer, pour donner. 
En bref : dire qu'on n'écrit bien que quand on ne va pas bien, pour mon cas, c'est vraiment un non-sens : oui, mes malheurs peuvent être une source d'inspiration a posteriori, et c'est d'ailleurs une vraie consolation, en tant qu'écrivain, de pouvoir me dire que ce qui m'arrive finira par être utile (ou que je pourrai tuer telle ou telle personne dans un prochain roman), mais je m'inspire autant (sinon plus) des belles choses qui me sont arrivées. Et, surtout, j'ai besoin d'aller bien pour être capable d'explorer mes émotions, mes réflexions sur le monde, et mes capacités d'écrivain.


Et vous ? Vous écrivez mieux quand vous allez bien, ou quand vous êtes malheureux ?