mercredi 7 septembre 2016

Mêler plusieurs trames temporelles dans un récit

Après mon article sur la correction, je vous avais promis un billet sur la façon dont je m'y prends pour mêler deux (ou trois !) trames temporelles dans un récit. Je vous préviens tout de suite : si vous cherchez une méthode miracle qui fonctionne à tous les coups, ne prenez pas la peine de lire la suite. J'ai expérimenté plusieurs méthodes, et celle qui semble me convenir le mieux est loin - très loin - du modèle d'efficacité. Je vais donc ici autant vous parler des difficultés rencontrées que des solutions trouvées.

Commençons par le commencement.



Pour I.R.L., si vous avez lu mes précédents articles, vous savez déjà que toute l'intrigue était écrite avant que je n'entremêle tout pour raccourcir trois volumes en un, et gagner en tension. A l'origine, tout était linéaire... et j'ignorais complètement que ça allait changer.
Si j'ai choisi d'entremêler les trames dans un joyeux puzzle, c'est pour une raison assez simple : je n'arrivais pas à me dépêtrer de l'ignorance de mon héroïne. Elle ne pouvait pas tout savoir tout de suite et bien réagir - et en même temps, si le lecteur ignorait ce qu'elle était, des tas de passages pourtant indispensables lui paraîtraient sans intérêt, ou incompréhensibles. Par exemple, les caractères très linéaires des personnages, la simplicité extrême de l'univers du départ. Quand on comprend qu'on est dans un jeu vidéo, ça prend son sens ; mais si on ne l'imagine pas, on a juste l'impression que c'est mauvais. Or, après avoir buté un nombre incalculable de fois sur la première moitié du premier tome, j'en suis arrivée à la conclusion que, finalement, le côté uniquement "girly" du départ me desservait. Je veux dire : je déteste les romans où il faut attendre la moitié du tome pour comprendre ce qui se passe. Et j'étais en train de faire pareil. 
Pourtant, je ne pouvais pas juste couper le début et commencer dans le vif du sujet, car il manquait alors beaucoup trop d'éléments essentiels au reste de l'histoire. J'ai donc décidé de faire les deux. Garder uniquement les scènes importantes pour la suite, tout en donnant au lecteur les clés pour les comprendre. Tout étant déjà, à ce stade, très clair dans ma tête (puisque tout était déjà écrit voire réécrit), cela a été assez simple ensuite de sélectionner les scènes. Et les passages où Chloé s'adresse directement aux spectateurs ont été particulièrement libérateurs, car ils me permettaient de dire clairement ce que je m'efforçais (assez mal, d'ailleurs) de faire passer dans le récit. De mettre en avant les éléments importants, sans avoir à en faire des tonnes. Et, bien sûr, de faire des liens entre chaque passage, pour m'efforcer de garder un rythme aussi fluide que possible, et créer une sorte de ping-pong entre mes différentes trames temporelles.
Et je sais que certains lecteurs sont perturbés au départ par ces changements fréquents et doivent s'y habituer, mais... je vais vous faire un aveu : ça me plaît. J'aime l'idée d'emmener le lecteur sur des voies qu'il n'attendait pas, de le forcer à s'habituer à autre chose que ce qu'il connaît déjà, à réfléchir le récit autrement. Soudain, ce n'est plus l'arrivée qui compte, mais le voyage. Le "comment". La question n'est pas de savoir où va Chloé, mais comment, de la jeune fille maladroite et mal dans sa peau, elle devient une héroïne badass prête à tout pour sauver les siens. Tout repose sur sa transformation, et ça me plaît, car finalement c'est ça que je veux faire passer. Son humanité. Son combat pour la liberté.

La réécriture d'I.R.L. s'est un peu apparentée à ça.

Mais je m'égare :) Pour I.R.L., donc, ce n'était absolument pas calculé au départ, et j'ai bricolé les trames temporelles à partir d'un (pardon : de trois) romans existants, que j'avais parfaitement en tête et que je maîtrisais sur le bout des doigts, pour en faire ressortir la substantifique moelle et créer, ensuite, un jeu de ping pong entre les différentes trames, qui me servirait de fil rouge pour guider le lecteur à travers le temps, sur les traces de mon personnage - et de son propre monde. Pour assimiler dès le départ le lecteur au spectateur de la vie de Chloé. Evidemment, ça a demandé un travail de dingue, même si c'était particulièrement plaisant de parvenir enfin à faire ressortir ce que je voulais.

Mais pour A la petite cuillère, c'était différent. Dès le départ, je savais que je voulais développer deux trames de la vie de Sora, et je m'étais juré de faire mieux que pour I.R.L., puisque je n'avais pas à raccrocher les morceaux après coup. J'ai donc commencé dans l'ordre, un chapitre après l'autre.



Très vite pourtant, je me suis mise à écrire deux-trois chapitres de la même trame temporelle, puis les 3 manquants de l'autre trame, car je me sentais plus inspirée pour poursuivre dans la même ambiance que celle que j'avais commencée (les deux sont radicalement différentes). Je créais le jeu de ping pong au fur et à mesure, sachant où chaque chapitre allait s'insérer par rapport aux autres, et m'efforçant de faire toujours un rappel du passé dans la trame du présent, et inversement.
Et puis j'ai dû faire une pause. Et je me suis relue un peu après. Et je me suis rendue compte que, si la trame "passé" tenait très bien la route, la trame "présent" était creuse. Les événements convenaient, mais mes deux personnages et leurs relations ne collaient pas. C'était trop en surface, trop fragile. Et pour cause : je n'avais encore aucune idée de ce qui allait leur arriver entre le moment de la trame "passé" où je m'étais arrêtée et le présent. Pour être plus précise : je connaissais les événements, mais pas la façon précise dont elles allaient les vivre, la façon dont cela allait modeler leur caractère et leurs relations. Résultat : je m'efforçais d'imaginer ce qu'elles deviendraient mais, à défaut d'y arriver, le résultat était bien trop timide et maladroit.


Caca, quoi.


Et, donc, j'en suis arrivée à la conclusion que, quitte à devoir réécrire toute une partie du récit, autant faire ce que je faisais le mieux : un beau bordel (comme cet article, hum). ^^ J'ai donc lâché temporairement la trame "présent" pour me concentrer uniquement sur la trame "passé", comme si j'écrivais un roman linéaire. Comme je l'avais fait pour I.R.L., finalement, à la différence que cette fois, j'avais déjà conscience d'un certains nombre d'éléments qui viendraient s'insérer entre mes chapitres. Quand j'ai eu fini, j'ai repris le début de la trame "présent", et ce qui n'allait pas m'a sauté aux yeux. Désormais, je savais non seulement où en étaient mes deux personnages émotionnellement à ce moment du récit, mais aussi ce qu'elles avaient déjà appris ou ce qu'elles ne savaient pas encore, et c'était beaucoup plus facile d'écrire de cette façon. J'ai donc pu corriger cette trame, et la poursuivre de manière linéaire, là aussi en ayant particulièrement à l'esprit le fait que le lecteur, lui, n'aurait pas encore tous les éléments quand il lirait le début. Mes héroïnes, elles, savent dès le premier chapitre qui les poursuit ; le lecteur devra attendre, en revanche. Avoir déjà la trame "passé" me permettait ainsi de savoir clairement où j'en étais, où mes héroïnes en étaient, et où le lecteur en serait. 
A ce moment-là, je pensais encore que je ferais le classique 1 chapitre passé / 1 chapitre présent. Je suis allée jusqu'au bout, en faisant attention à ce que certains événements se fassent écho. Et puis j'ai tout relu, dans l'idée d'ajouter le fameux jeu de ping pong qui sert de fil rouge au lecteur. Et je me suis rendue compte que ça ne collait pas. (Forcément, vous me direz.) J'ai donc réorganisé tous les chapitres, un peu feeling, par "paquets" logiques selon l'évolution de mon personnage : 1 présent, 4 passé, 2 présent, etc. Encore une fois, c'est l'évolution des personnages qui compte plus que leur destination - même si, cette fois, la vraie destination est inconnue du lecteur jusqu'à la toute fin.
Encore une fois, j'ai modifié le jeu de ping pong en fonction de ces évolutions.
Encore une fois, ce qui était au départ un joyeux bordel a pris forme pour nouer les trames de deux récits en n'en former plus qu'un. L'avenir nous dira si ça va rester comme ça ou non ^^



Mon principal conseil pour mêler deux trames temporelles, en fait, à la lumière de ces expériences, ce serait de faire confiance à votre feeling. Ne pas se forcer à écrire le chapitre 2 après le chapitre 1, si c'est plus simple pour vous de faire autrement. Ca me paraissait inconcevable avant la Cuillère d'écrire dans le désordre, et pourtant, ça a été beaucoup plus simple quand j'ai fini par accepter que c'était ce qu'il me fallait. Peut-être que, pour un autre roman, je ferai différemment (par exemple si les trames sont suffisamment éloignées dans le temps pour que les personnages qui y évoluent n'aient pas d'impact l'un sur l'autre). En tout cas, je comprends maintenant que j'ai besoin de connaître mes personnages pour écrire ce qui leur arrive ensuite, et, puisque je travaille sans plan précis, ça ne peut arriver que si j'ai couché leur histoire sur le papier. Ce qui nécessite pas mal de boulot et de réécriture après pour tout mettre en place, mais... Bon, je commence à me connaître. J'ai l'habitude !




Je vous avais prévenus, hein ? C'est loin d'être une méthode miracle. Pourtant c'est ma méthode, et c'est aussi pour ça que j'ai envie d'écrire sur le sujet. Parce qu'il n'y a pas de honte à avoir à tâtonner, chercher, raturer, recommencer. Il ne faut pas croire que les auteurs publiés font tout les doigts dans le nez, que ça sort bien du premier coup. Ca peut arriver, oui, parce qu'avec l'expérience on arrive à anticiper certains défauts. Mais, si on sort de nos plates-bandes pour expérimenter des choses nouvelles, on peut aussi se planter. Pour ma part, je considère que je ne suis qu'au début de mon apprentissage - et je pense que je ne cesserai d'apprendre que lorsque je cesserai d'écrire.
D'ailleurs, je suis justement en train d'expérimenter tout autre chose sur un autre projet... ^^



3 commentaires:

  1. Hey, ça fait longtemps que j'avais pas fait un tour sur tes articles, toujours intéressant !

    Je me retrouve particulièrement dans cette problématique pour mon dernier premier jet (et je suis triste de voir que tu n'as pas de recette miracle à nous offrir).

    J'ai détecté à peu près au dernier quart de mon roman que la trame passé était vide et que je n'avais plus une idée de ce que je pouvais raconter dedans (alors que je faisais 1 passé / 2 actuel depuis le début, avec des éléments qui était en miroir).J'ai un peu mis de coté cette histoire, vu que je me suis démotivée à ne pas trouver la solution à ce problème.

    Mais ton article me redis que je l'ai peut-être pas abordé de la bonne façon. Peut-être que j'essaye d'être psychorigide sur cette histoire alors qu'elle ne le mérite pas ?
    Bon grâce à toi, je vais rouvrir ce projet et voir s'il n'est pas reprennable autrement, en travaillant d'abord la trame passé et en y passant du temps et de la réflexion et pas juste sur un éclairage des relations entre les personnages.

    Et c'est rigolo, mais je viens seulement de découvrir comme c'est similaire que les histoires à plusieurs point de vue, où je m'étais retrouvé à faire le même procédé. Se concentrer sur une atmosphère, une "voix" interne et faire toute son histoire avant de passer aux autres "voix".

    Du coup, en gros je voulais te dire merci de prendre le temps d'écrire des articles qui font réfléchir à son propre processus d'écriture. (Et ça m'intrigue encore un peu plus sur tes derniers projets que je chercherais à avoir.

    En tout cas, bonne écriture Agnès, et continue d'expérimenter !

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  2. Oh, merci ! Je suis contente si ça a pu t'aider ! Et je te souhaite du courage pour reprendre tes projets ;)
    (Effectivement, un roman à plusieurs voix ça doit être pareil, même si je n'ai pas encore testé.)

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  3. Super intéressant cet article, je me retrouve beaucoup dedans.
    Mes premiers chapitres de ma trame "présent" me paraissent un peu vide et plat aussi comparés à la trame "passée" et je sais qu'il faudra bien les reprendre à la correction ^^

    Merci pr ton expérience et tes conseils!
    Des bisous
    Flo

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