jeudi 1 septembre 2016

Corriger un roman : il se passe quoi après le premier jet ?

Le premier jet, c'est exaltant, déprimant, passionnant... et tout un tas d'autres émotions dont je vous ai déjà parlé (clic !). Mais ce n'est qu'une toute petite partie du travail d'un roman, surtout quand, comme moi, on travaille sans plan, en se laissant porter par l'inspiration (et par une vague ligne directrice. Là aussi, si vous voulez en savoir plus, c'est ici.)
Une fois la première version sur le papier, il reste encore beaucoup à faire avant d'obtenir un roman non seulement lisible, mais bien articulé, où les choses qu'on voulait faire passer ressortent bien, où les personnages sont complexes et cohérents... Bref, un bon roman.





Chacun doit trouver sa méthode pour corriger, car chacun a ses défauts, ses façons de travailler. Malheureusement, il ne suffit pas de relire pour voir tout ce qui ne va pas et le corriger en un claquement de doigts. Pour certains, c'est un processus très laborieux et très pénible, et je les comprends : il y a un côté plus que frustrant à se rendre compte qu'on n'arrive pas à faire ce qu'on veut, et à permettre aux autres de comprendre ce qu'on a voulu faire.
La plupart du temps, quand mes bêtas pointent un défaut de fond, j'ai envie de protester en disant que si, je l'ai écrit/dit, qu'il y a une raison pour que mes persos agissent comme ils le font, etc. C'est là que j'applique ma règle d'or : les bêtas ont toujours raison. Attention, je ne dis pas qu'il faut absolument corriger tout ce qu'ils pointent. Je dis que, en tant que lecteurs, quelque chose les a gênés et pourrait gêner d'autres lecteurs. L'erreur peut se situer où ils l'ont pointée, ou parce qu'il manque une explication ailleurs, ou parce que tel personnage n'a pas tout à fait le caractère que vous voudriez lui avoir donné, ou... Bref : avant d'écarter un problème pointé par mes bêtas, j'y réfléchis à 250 fois. (Et la plupart du temps, quand je commence à corriger, je finis par le repérer et y remédier quand même.) 

Et donc, pour en revenir à nos moutons : si j'ai envie de protester, c'est parce que j'ai eu l'impression d'avoir dit ce qui leur manquait. Mais je ne l'ai pas fait. Ou pas assez. Ou pas bien. Et donc, toutes les réponses sont dans ma tête, et les bêtas me permettent de comprendre qu'il y en a certaines que j'ai oublié de donner au lecteur. Parfois, même, avec l'expérience, j'arrive à m'en rendre compte toute seule à la relecture. Je grandis, hé hé !
C'est là que peut commencer la correction de fond : quand on a pris conscience des manques profonds de l'histoire, des incohérences apparentes, et qu'on sait ce qu'on veut faire pour y remédier (ou à peu près)


Retour de bêta sur I.R.L., version remaniée en one-shot.

Pour ma part, je fais alors ce que j'appelle une correction "par couches". Pour A la petite cuillère, par exemple, j'ai commencé par réordonner les chapitres (j'ai deux trames temporelles différentes qui s'entrelacent, et j'ai écrit d'abord une trame, et l'autre ensuite, avant de les entrelacer). Il a donc fallu recréer un jeu de ping pong entre les scènes, gérer les informations que le lecteur a ou n'a pas à ce moment du récit.
Cela fait, je me suis rendue compte que l'enjeu narratif d'une de mes trames n'était pas clair, alors j'ai refait un passage sur le texte pour préciser les enjeux, les motivations de mes personnages.
Ensuite, j'ai envoyé aux bêtas, car je n'avais plus assez de recul pour trouver mes défauts moi-même. Elles m'en ont pointé deux qui m'ont sauté aux yeux quand elles l'ont signalé, et un plus compliqué à gérer. Pour une fois, elles étaient d'accord entre elles, ce qui j'avoue m'a bien facilité la tâche. ^^
J'ai donc repris le texte intégralement avec ces trois points en tête, et je les ai corrigés progressivement, une modification en entraînant une autre, puis une autre. J'ai aussi corrigé un ou deux trucs qui m'ont sauté aux yeux à ce moment-là.
Et ainsi de suite : je ferai de même avec le retour de l'éditeur, puis je ferai une passe de correction de forme avec le correcteur, etc. La correction se fait donc en couches successives, chaque passage entraînant son lot de changements et d'effets papillon (si on corrige un truc et que la suite ne colle plus ; il faut alors la changer aussi même si, en soi, elle était bien). 


Pour le fun, comparaison de document entre la V1 de la Cuillère et la V2. En vert, ce qui a été déplacé, en rouge ce qui a été réécrit. Et en le faisant, j'ai trouvé que les corrections étaient light (si si).

Dit comme ça, ça peut paraître hyper laborieux. Mais ça ne l'est pas du tout - du moins pas pour moi. Car, à chaque passage, je vois mon roman prendre forme. Je vois les thèmes que j'ai envie de développer ressortir, je comprends un peu mieux ce qui fait la force de telle scène ou de tel personnage et je cisèle le texte pour la mettre en avant. Je réécris des pans entiers de l'histoire, pas en changeant les événements, mais en changeant la façon dont ils sont perçus, vécus, assimilés par les personnages, pour qu'ils gagnent en complexité, en cohérence. Je prends souvent l'image du sculpteur : d'un roc brut, je fais une statue, ajoute progressivement des détails, de la vie. Et j'adore ça.
Au premier jet, je fais encore connaissance avec mes personnages, j'ai une vague idée de ce que sera leur évolution mais je me laisse surprendre par leurs changements imprévus. A la correction, je les connais par coeur. Je peux gérer leurs réactions avec beaucoup plus de finesse, parce que je connais tout de leur passé et de leur avenir, de la façon dont ils ont vécu ou vivront les prochains événements.
Et souvent, quand je fais une grosse correction (comme ajouter un personnage important, ce que j'ai fait pour A la petite cuillère), je me rends compte que tout était là pour l'accueillir. Les scènes s'emboîtent, certaines déjà écrites changent de sens sans que je touche la moindre ligne, d'autres creux de l'histoire se remplissent d'eux-même en écho à ce que je viens de changer. Quand c'est comme ça, je sais que j'ai fait le bon choix.


La correction, c'est comme sculpter un texte brut.


Bien sûr, ça c'est le bon côté de la correction. Comme pour le premier jet, il y a aussi les moments de découragement, la frustration de ne pas savoir comment résoudre un problème, les blocages sur un passage ou un autre. Le plus pénible, pour moi, c'est d'envoyer une version dont je suis contente en lecture (chez les copines ou l'éditeur), et de recevoir de nouvelles critiques qui demanderont des corrections de fond. Dans toute ma mauvaise foi, j'ai envie de répondre qu'ils se trompent et que mon roman est très bien comme ça. Je déprime quelques heures (ou plus, selon l'ampleur du travail), je fais autre chose, laissant la problématique en arrière plan. Et puis, le jour où je me décide à reprendre le roman, la solution se trouve finalement d'elle-même.




Voilà pour les corrections de fond. Finalement, pour moi, le plus pénible, c'est l'avant : quand on sait qu'il y a un problème mais qu'on ne sait pas comment y remédier (et avouons-le : on a la flemme). Une fois que les premiers chapitres sont passés et que je suis lancée, globalement, je m'éclate.

Pour la forme : je corrige bien sûr ce que je vois au fur et à mesure. Je ne fais pas de passage spécifique pour les coquilles, parce qu'en général je n'ai pas le temps, sans compter que ça m'éclate beaucoup moins et que j'ai la chance, de part mon métier, de ne pas trop en laisser. Je fais aussi confiance au correcteur pro qui va lire mon texte pour chasser celles qui restent.

Sur ce, je vous laisse en vous souhaitant une bonne rentrée ! On se retrouve bientôt pour un article sur la façon dont je m'y prends pour mêler des trames temporelles, et un autre sur l'adaptation des romans en DYS (dyslexie, dysorthographie, etc.) !

Et vous, vous les vivez comment vos corrections ?



5 commentaires:

  1. Oh il est super cet article ! Je crois que quelque part, tu as mis le doigt sur une angoisse profonde que je porte pendant mes premiers jets et contre laquelle j'essaye de lutter : celle de ne pas réussir à "pondre" quelque chose de bien au premier coup. J'ai pourtant bien conscience que ce n'est pas possible ! Un premier jet n'est qu'un premier jet après tout... Mais j'ai une petite voix dans ma tête qui ne cesse d'essayer de me décourager pendant un premier jet : "c'est nul, tu sais bien que c'est nul, "arrête-toi là, ça vaut mieux", etc. Alors qu'au fond, j'ai bien conscience qu'il faut s'y prendre à plusieurs fois et que la correction demande plusieurs "couches", comme tu les appelles très bien. Le Nanowrimo m'aide beaucoup à lutter contre cette angoisse, à "lâcher les chevaux" pendant le premier jet, je trouve. Mais le reste de l'année, la petite voix est souvent là (le perfectionnisme est un très vilain défaut et complètement anti-créatif et démotivant, je trouve ! en tout cas dans mon cas personnel). En tout cas, ton article m'inspire beaucoup et j'aime la manière dont tu parles de la correction. Même si c'est un travail long et souvent éreintant, je pense que je dois davantage m'inspirer de ce que tu dis et faire plus confiance à l'étapes "corrections", plutôt que d'arrêter le premier jet en cours ou de le reléguer direct dans l'armoire.
    (certes, les corrections ne permettent pas toujours de faire un bon roman, c'est sûr, mais au moins on ne pourra pas dire qu'on n'aura pas essayé !) :)

    Encore merci pour ton article, il m'a redonné de la motivation !

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    1. Merci à toi pour ce commentaire qui me touche beaucoup !
      Effectivement, pendant le premier jet je mise beaucoup sur la correction : depuis peu, j'ai pris l'habitude de me laisser un commentaire dans la marge quand je sens que quelque chose ne va pas ("Etoffer cette scène" ou "Revoir les motivations de tel personnage sur tout le début", etc). Comme ça, je n'oublie pas mais je redresse la barre pour la suite.
      En fait pour moi le premier jet n'est pas une fin en soi. C'est vraiment juste une première étape :)

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    2. Et j'en profite pour t'envoyer une brassée de courage et de motivation !

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  2. Très intéressant ! Je te rejoins tout à fait sur le plaisir qu'on a à voir son roman prendre forme - un sentiment qui compense largement les heures à se torturer les méninges pour trouver comment résoudre tel ou tel point. Et aussi sur ces éléments qu'on rajoute et qui semblent avoir déjà une place toute prête, comme si notre subconscient avait déjà compris qu'il faudrait le rajouter et avait tout prévu en conséquence...
    ça me motive pour me remettre aux miennes, de corrections ! ^^

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    1. Courage !
      Contente si j'ai pu te motiver, hé hé. Et de voir que tu as le même sentiment que moi !

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