mercredi 24 août 2016

Edition : la faculté d'oublier un texte

Quand je travaillais avec Xavier Décousus, il me répétait souvent qu'une des plus grandes qualités d'un éditeur, c'était sa capacité à oublier. 
C'est une remarque qui me revient souvent à l'esprit, et que je trouve un peu plus vraie de jour en jour. Alors, aujourd'hui, j'ai envie de vous parler un peu de cet aspect méconnu du travail d'un éditeur ;)




Quand on est éditeur, on passe très rapidement d'un projet à l'autre, souvent plusieurs fois au cours de la même journée. C'est très différent de l'écriture, où on se concentre sur un même texte pendant des mois avant de passer au suivant. Là, en une journée, il m'arrive de travailler sur quatre textes différents, pas tous au même stade du processus éditorial.
Et, pour passer de l'un à l'autre, il est vital que je parvienne à oublier le précédent pour rentrer totalement dans le prochain, afin que chaque texte conserve son essence, sa particularité. Je dois me fondre dans un roman, un peu comme un caméléon, en prenant en compte un style, une intrigue, une narration, qui vont forcément influer sur mes corrections. Sur un texte, on va se concentrer sur la fluidité de la narration et supprimer tout ce qui "dépasse", toutes les scories ; sur un autre, on aura au contraire une narration complexe et on soignera chaque tournure, sans hésiter à faire de longues phrases correctement ponctuées. Et puis, tout simplement, il y a l'intrigue : une partie de mon travail consiste à relever les incohérences résiduelles. Si bidule prend un pistolet à telle scène et tire au fusil dans la scène suivante alors qu'il ne peut pas en avoir un sur lui, je dois m'en souvenir et le faire remarquer. Et, pour ça, je ne dois pas me rappeler que machin du roman précédent tirait à la carabine, lui, mais l'effacer de ma mémoire pour ne conserver que les données du texte en cours.
Chaque roman est un tiroir que j'ouvre et que je referme à différents moments de la journée.




Mais ce n'est pas le plus difficile en soi - ça demande quelques minutes d'adaptation à chaque fois, mais ça vient finalement assez vite, surtout si les romans sont bons. Là où c'est plus compliqué, c'est que les romans sur lesquels je travaille sont à différents stades du processus, et que je ne dois donc pas faire le même travail sur chacun, même si je me concentre toujours sur le texte.
Quand je fais de l'édito, c'est-à-dire la première relecture, je dois corriger le texte en profondeur. Il reste souvent des incohérences, des phrases mal tournées, des tics d'auteur ou de traducteur à chasser, des passages trop longs, des trucs répétés trop souvent... J'ai beaucoup de remarques à faire, pas mal de suppression en règle générale, et de suggestions de reformulation.
La correction, en revanche, se concentre plus sur les répétitions résiduelles, et surtout sur l'orthographe et la typographie. Bien sûr, on doit signaler les incohérences si on les remarque, mais normalement le texte est plus propre... Et, surtout, on n'a plus le temps (et l'argent, si les corrections sur font sur un fichier déjà maquetté) de tout reformuler. Ce travail a déjà été fait, et si une phrase nous paraît un peu bancale mais qu'elle est correcte, il ne faut pas la signaler. Sinon, on pourrait tout faire réécrire sans fin, chaque nouveau relecteur ayant son point de vue sur la question.
Passer d'un texte en édito à un texte en correction, donc, est assez difficile, parce qu'il faut réajuster les curseurs de correction. Quand j'ai fait de l'édito juste avant, j'ai tendance à être plus intrusive sur la correction et je dois me faire violence pour ne pas faire des suggestions à la moindre petite accroche, pour rester dans les limites de ce qu'on me demande. L'éditrice qui est passée avant moi a certainement passé beaucoup de temps à peaufiner le texte avec l'auteur ou le traducteur, je le sais d'autant plus que je suis souvent à sa place. Inutile, donc, de lui faire perdre son temps en reformulant des trucs qu'elle refusera - sauf si, vraiment, c'est très très moche ou fautif.
Et je ne vous parle même pas de la lecture de manuscrits, des validations de corrections, des échanges de mails sur des projets à venir ou passés, du coulage dans InDesign et du correcteur Prolexis... Autant de tâches différentes qui ont chacune leur curseur, et pour lesquelles on a intérêt à oublier dare-dare ce qu'on faisait avant pour se concentrer à fond.

En parlant de manuscrits, d'ailleurs, quand je fais retravailler le fond d'un roman à un auteur francophone, il faut aussi que je parvienne à oublier son ancienne version pour relire la nouvelle, et voir si les modifications fonctionnent. C'est sans doute ce qui m'est le plus difficile.





Enfin, il reste un élément propre à l'édition freelance : la charte éditoriale. L'orthographe et la typographie ne sont pas entièrement figés, et parfois plusieurs options coexistent (comme "clé" et "clef", tous deux exacts). Chaque éditeur déterminera son ouvrage de référence, ou aura sa propre liste, afin d'harmoniser ses romans selon un même modèle. Passer d'un éditeur à l'autre, c'est donc aussi adopter une nouvelle charte, en plus de devoir s'adapter à des méthodes et demandes parfois différentes (corrections apparentes ou directement intégrées, beaucoup de réécriture ou correction de surface, etc.).
Là encore, oublier les autres romans pour se fondre dans le nouveau moule est essentiel si on ne veut pas tout mélanger.

En tant qu'éditrice freelance, je me fais parfois l'effet d'un caméléon amnésique, en fait. Et je comprends chaque jour à quel point le conseil de Xavier Décousus était fondé ;)



2 commentaires:

  1. Très interessant cet article. En tant qu'auteur, ou même de lecteur, on se demande toujours comment ça se passe de "l'autre coté ".

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    1. Ravie d'avoir pu t'en donner un aperçu ! ;)

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