lundi 9 février 2015

Avant l'écriture : le travail de préparation d'une "jardinière" bordélique

Il y a des auteurs qui, avant d'écrire, ont déjà scénarisé tout leur roman, fait une tonne de fiches personnages et connaissent l'intrigue sur le bout des doigts. Franchement, j'admire énormément ces auteurs et j'ai longtemps culpabilisé d'en être moi-même incapable, mais j'ai fini par m'y résoudre : ce n'est pas ce qui me convient.
Moi, comme Stephen King ou Robin Hobb, je suis une "jardinière" : je ne prévois que le strict nécessaire et je me laisse porter par l'intrigue et les rebondissements pendant le premier jet. (Pour le côté libérateur de découvrir que des "grands" fonctionnent avec le même manque de rationalité que nous, je vous renvoie à la série d'articles d'Andoryss, qui raconte le jour où elle a découvert qu'elle était jardinière.)

Pour autant, je ne pars pas à l'aventure sans un minimum de préparation. C'est de ça dont j'ai envie de parler aujourd'hui : de mes méthodes de gestation et de préparation des romans, de mes "synopsis de travail" qui feraient bien rire ceux qui en font des vrais mais qui m'aident beaucoup dans mon écriture, et de comment on peut donner l'impression de tout faire à l'arrache tout en sachant où on va.



La récolte des idées qui ont poussé pendant l'année
La première étape de la préparation d'un roman, pour moi, c'est de piocher dans toutes les idées qui germent dans le cerveau de ma muse (vous savez, cette sale bestiole dont je vous parlais l'autre jour ?) pour prendre celles qui me tiennent à coeur et que j'aimerais assembler, sans trop savoir comment.
Le temps a déjà fait un premier tri : comme je ne note rien pendant cette phase (à dessein), il y en a un paquet qui se sont évaporées d'elles-mêmes. Et puis il y a, au contraire, celles qui me hantent et reviennent faire "pop" dans mon cerveau à plusieurs occasions. Celles-là, le temps les étoffe, leur ajoute des nuances, des angles de vue auxquels je n'avais pas pensé tout de suite. 
Comme j'en ai rarement plus d'une ou deux à la fois dans ce genre-là, ce sont celles qui deviennent le socle de départ de mes romans : l'idée principale qui me portera tout au long de la conception et de l'écriture. En gros, à ce stade, je sais ce que je veux partager, avec qui, et sous quel angle (les valeurs principales qui seront défendues dans le roman, en somme). 




L'embauche des personnages principaux pour la moisson
Et donc, maintenant que j'ai quelque chose à faire passer, il me faut des porte-parole. Qui vont beaucoup souffrir et seront très mal payés en retour. Et si je me trompe dans le casting, le boulot est plus ou moins foutu, parce que j'écris des histoires qui reposent en grosse partie sur leurs personnages principaux.
Comment les choisir ? 
Là encore, je n'écris rien sur papier. J'écoute ces idées qui reviennent sans arrêt à mon esprit, donc, et je commence à essayer de les mettre en scène. Je fais des essais, j'imagine des situations, je les explore ou les abandonne selon les cas. N'essayez pas de m'imaginer assise à ma table de travail en pleine concentration, hein : je fais ça quand je marche, quand j'arrive pas à dormir, quand je fais la vaisselle, quand je regarde la télé, sous la douche... C'est là, en toile de fond, et ça surgit de temps en temps. 
Là encore, je laisse le temps (et ma mémoire de poisson rouge) faire son tri, et peu à peu une silhouette floue se modèle. Pas physiquement (le physique de mes personnages ne vient en général que pendant le premier jet, quand il ne varie pas au cours de l'écriture !), mais des valeurs qui font écho à celles que je veux partager dans le roman, une situation émotionnelle qui engendre un moral need (une faiblesse morale que le personnage va devoir dépasser pour accomplir sa quête, selon Truby). 


Confidence : je m'approprie toujours ce personnage, qui a par conséquent toujours une part de moi. C'est là que j'assume mon côté schyzophrénique : je prends des émotions, des valeurs que j'ai partagées à un moment donné de ma vie, et j'en fait le cheval de bataille de mon personnage. Pourquoi ? Hé bien, parce que ça me parle, que je me dis que je ne suis pas seule au monde et que d'autres s'y reconnaîtront (et parce que c'est comme ça que j'arrive à mettre de l'émotion dans un texte). Et parce que ce n'est pas moi : c'est juste une facette poussée à son paroxysme, qui devient quelqu'un d'autre par la même occasion. (Ca vaut aussi pour les méchants, pour ceux qui se poseraient la question !)
Et donc, à ce stade, je n'ai toujours pas posé un mot et j'ai un personnage principal (parfois deux), des valeurs fortes et, souvent, quelques scènes-clés (celles qui me sont venues à l'esprit et que je me suis amusée à tester, donc). 
Tout ça reste encore assez flou dans mon esprit, je crée des liens et les défaits, j'en refais d'autres en cherchant par quel bout prendre tout ça pour trouver une intrigue qui mettrait valeurs et personnages en valeur... et puis, il y a le déclic.




Trier le bon gain de l'ivraie : le synopsis de travail
Ca peut arriver pendant une insomnie ou dans les transports, plus rarement pendant les tâches ménagères. En gros, mon cerveau tourne à plein régime et n'a rien pour s'occuper : j'ouvre une nouvelle fois mon dossier mental sur l'histoire qui me titille et là, paf ! Sans que je sache trop pourquoi ni comment, l'idée qui me manquait débarque. Elle relie tout, met en valeur des aspects dont je ne savais pas quoi faire, et m'étonne tellement c'est merveilleux qu'elle parvienne à faire tout ça d'un coup.
Cette fois, par contre, pas question de risquer de la perdre dans les limbes de ma mémoire : j'attrape ma tablette ou mon téléphone et je la note très vite, avec plein de fautes et des phrases pas correctes, des bouts de dialogue qui surgissent de nulle part, des scènes clés et des détails. Tout ce qui m'importe à ce stade, c'est que j'entends la voix de mon personnage, je vois sa situation de départ et je sais où il va (avec les très grandes lignes de comment il y va). Autant dire que PERSONNE ne lira jamais cette version du synopsis de travail ^^
Une fois cette folie passée (c'est-à-dire une fois que j'ai gardé quelque part le début et la fin), je relis au calme, je refais des phrases françaises (ou à peu près), je lie des évènements et je m'efforce d'avoir une ligne directrice nette, en ajoutant quelques détails et en éprouvant mon idée pour vérifier qu'elle est solide. 





Et puis c'est tout. A ce stade, j'attends encore un peu de trouver le temps, et puis je me lance dans l'écriture sans en savoir plus, parce que j'en ai juste assez pour trouver le souffle particulier de ce roman et la force qui le guidera jusqu'au mot "fin". Mon synopsis de travail est donc assez précis en ce qui concerne la situation initiale (situation de la société, état émotionnel et relationnel du personnage principal/des personnages principaux, enjeu de départ et point de bascule de l'intrigue). Ensuite, il se concentre sur la courbe d'évolution du personnage, avec des trucs qui vous feraient beaucoup rire, comme "elle est emprisonnée mais parvient à s'en sortir et confronte le méchant qui la renvoie d'où elle vient" (fort bien, débrouille-toi avec ça, muse !), "elle tombe amoureuse" (plusieurs chapitres en perspective sous ces quelques mots), etc. En revanche, sur la fin, ça redevient très précis, et j'ai souvent la toute dernière scène du roman bien en tête (voire quasiment écrite) à ce moment-là, vu que c'est vers elle que je tends depuis le moment où je pose le premier mot jusqu'à la fin du premier jet. J'ai rarement plus d'une page de notes.
Du coup, on va dire que je ne varie pas beaucoup de mon synopsis de travail pendant l'écriture, parce que celui-ci ne garde que les éléments essentiels, ceux qui me guident pour l'écriture du roman (en gros : ceux qui font que j'ai envie de l'écrire). Et tout le reste est à inventer pendant les phases émotionnelles du premier jet.

A force d'essais et d'acharnement, j'ai fini par accepter que cette méthode qui n'en est pas une était pourtant la mienne, et j'ai découvert avec délice que je n'étais pas la seule à paraître bordélique mais à parvenir quand même au bout de mes romans, sans trop savoir comment. (Enfin, si, à force, je sais un peu mieux, quand même !)
Vous savez tout ! Combien il y a de jardiniers parmi vous, et comment vous fonctionnez ? :)


19 commentaires:

  1. Je me retrouve complètement dans ce que tu décris et je fonctionne à peu près de la même manière. L'histoire germe et grandit dans ma tête, pendant des mois (voir des années) et les scènes-clés apparaissent toujours quand il le faut. Cela me rassure de me dire que je suis moi aussi une "jardinière bordélique" et je suis ravie de voir que ça peut fonctionner ! ;-)

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    1. Oui, ici aussi ça peut durer des années avant qu'elles germent ! (Et dire que j'ai pas la main verte... je me demande encore comment cette métaphore peut si bien s'appliquer à mon cas ^^)
      Si tu peux, lis "Ecritures" de Stephen King, les parties où il explique ses méthodes de travail sont très rassurantes de ce côté-là, et le reste à la fois intéressant et émouvant. :)

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  2. Je me retrouve également complètement dans ce que tu dis... C'est sans doute pour ça que je mets autant de temps à écrire un roman, d'ailleurs. :) Comme toi, je ne note au rien, attendant que les idées se trient d'elles même. Par contre, je suis incapable d'attendre le déclic et je me lance dans l'écriture, me vautrant lamentablement la première fois. Mais comme toi, j'ai fini par accepter de fonctionner ainsi. Et après tout, ce qui en ressort ne semble pas si mauvais que ça. Alors, vivent les jardiniers de l'imaginaire. :D

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    1. Oh, avoir un déclic n'empêche pas de se vautrer parfois lamentablement... ^^
      Et toute méthode est bonne à prendre, pourvu qu'on trouve celle qui nous convient. Le tout est de l'accepter, même quand elle est peu orthodoxe :D

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  3. Tu ne serais pas un peu fan de Wall-e ? ;)
    C'est un article très intéressant, qui pousse à réfléchir sur sa propre façon de construire ses histoires.

    Je n'arrête pas de cogiter à ton article depuis hier et, vraiment, je ne rentre ni dans la case jardinier, ni dans la case architecte.

    Alors en bonne opportuniste, qui apprécie la structure sans vouloir renoncer au plein air pour improviser, nez au vent, si cela ne dérange pas, je vais plutôt jouer les architectes paysagistes.

    * déjà sortie *

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    1. Moi, aimer Wall-E ? Mais non, c'est juste la jeune pousse qui collait bien... ^^

      Architecte paysagiste, c'est juste génial comme idée :D T'as sacrément raison ! (Cela dit, je pense qu'il y a autant de cases que d'auteurs... par exemple, je citais Andoryss, mais je ne me reconnais pas à 100 % dans son article, je pense qu'on vit les choses assez différemment.)
      Contente si mon article fait réfléchir, héhé !

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  4. Je me cherche encore un peu ! J'expérimente à chaque livre et fais des erreurs différentes à chaque fois ! :)
    Ecrivant des polars, je suis obligé d'avoir une organisation solide pour ne pas oublier le moindre détail permettant de confondre le coupable !
    Je suis un paléontologue empirique ! :D

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    1. Ah ah ! J'adore les nouvelles catégories qui se créent ^^
      Effectivement, j'ai une admiration sans borne pour les écrivains de polar, qui arrivent à tout tisser minutieusement tout en confondant le lecteur... ça doit demander une maîtrise de l'intrigue assez extraordinaire !

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  5. Hello Aelys! De mon côté, je synopsise généralement beaucoup avant d'écrire. Mais c'est pour mieux m'en détourner au fil de l'écriture.
    En synthèse: je pars parfois d'une idée générale, parfois d'un ou deux personnages principaux, parfois d'une scène. J'essaye d'avoir une idée de la fin. Puis, je dresse des minis synopsis pour chaque partie/chapitre. Mais en n'imaginant que les grandes lignes: je garde de "l'espace" pour mes personnages entre ces grandes lignes.
    Et ensuite, quand vient le temps de l'écriture, je remets tout en question au fur et à mesure: pour cela, je me laisse guider par mes personnages, par la façon dont ils agissent.
    Voilà: un mélange de planification et d'improvisation, c'est ma technique ^^

    Pascal Bléval

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  6. Meuh, je crois que le blog a mangé mon commentaire.
    Bref, je disais que je fais tout comme toi, en probablement encore moins planifié car je peux partir parfois sur un squelette de type "début - milieu - fin" ^^

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    1. Si l'histoire n'est pas trop longue, j'avoue, je fais comme toi... :D

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  7. Coucou Aelys !
    Passionnant cet article, et cela me laisse songeuse : est-ce que je serai du genre jardinière rêveuse ? Beaucoup de choses se passent dans ma tête avant de poser quelques mots sur la feuille... Et de douter, douter, douter, au point de ne pas revenir à cette histoire parfois :)
    Je pense que je vais aller voir la méthode de l'architecte, pour voir si je n'aurais pas besoin d'être cadrée ;)

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    1. Le mieux, quand on ne sait pas, c'est effectivement d'essayer ! Je me suis déjà cassé les dents sur la méthode des architectes, de mon côté, alors j'en ai conclu qu'il valait mieux supprimer le cadre ^^

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  8. En fait, comme jardinière, je te trouve plutôt organisée :)
    J'aime bien ta méthode, avec ces phrases clés rigolotes (mention spéciale pour le "elle tombe amoureuse" qui m'a fait pouffer devant mon écran parce que je t'imaginais en train de développer ce point précis dans DLCDM) et surtout, ce gros avantage de connaître la fin.
    Puisque tu poses la question, dans mon cas, c'est un peu différent.
    Ce qui me vient en premier, c'est une scène, une image. Par exemple : un type dans sa voiture qui voit des brumes colorées. Celles-ci s'animent, lui montrent des images que lui seul peut voir. Bien sûr, il va devoir agir en fonction de ces visions, mais à ce stade, je ne sais pas encore ce qu'il va en faire. J'ignore même ce que sont ses visions. Je sais juste que la brume monte du bitume (ce qui lui a valu le nom d'essence d'asphalte lol) Je file tout ça à Muse, et je la laisse broder.
    Souvent, ma scène n'est ni le début ni la fin, mais la rencontre des différents éléments de mon histoire - qui est rarement une intrigue, puisque je ne sais pas bien les construire ^^
    À ce stade, j'ai un peu le même souci que toi : qui vais-je recruter pour le casting ? Une fois que j'ai trouvé mon personnage central, il faut que je l'introduise, que je pose son contexte et, progressivement mais assez vite quand même, que je le mette en contact de cette brume colorée et de ses visions.
    Peu à peu, les éléments complémentaires arrivent. Je commence à avoir un squelette grossier du récit, avec ses différentes parties. Quand j'ai tout, que ça bouillonne et prend vie dans ma tête, je laisse mijoter à feu doux quelques semaines. Puis, un beau jour, après m'être assuré d'avoir environ 8 à 10 semaines devant moi, je me lance. Au fur et à mesure que j'écris, les choses se précisent, et je peux prévoir mes chapitres à l'avance. J'en ai toujours au moins 5 qui sont résumé en quelques lignes à développer. Je n'ai plus qu'à suivre la trame, ce qui permet d'écrire très vite.
    Quant à la fin, elle vient comme elle peut. Généralement je change d'avis plusieurs fois avant de trouver celle qui me convient. C'est d'ailleurs pareil pour la moitié de mes nouvelles.
    En l'écrivant, je m'aperçois que ça ne mérite même pas le nom de "méthode" lol. Mais bon, ça fonctionne correctement pour le moment, et surtout ça me plaît. C'est du freestyle à peine préparé, il n'y a aucune limite sinon celles de Mme Muse et c'est ça qui est bon !
    Par contre, niveau corrections, je sens que je vais m'amuser quand mes Alphettes me remettront leur rapport ! ^^

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    1. "Au fur et à mesure que j'écris, les choses se précisent, et je peux prévoir mes chapitres à l'avance. J'en ai toujours au moins 5 qui sont résumé en quelques lignes à développer. Je n'ai plus qu'à suivre la trame, ce qui permet d'écrire très vite."

      Ah oui, ça aussi, je le fais ! Même que quand j'ai prévu une trame, en général, c'est le moment où je la fous en l'air ^^
      Je n'ai que deux points fixes : le début et la fin. Après, pfiou ! On se débrouille. (Mais comme je réécris toujours mes débuts après... Hum.)

      Ah ah, pour DLCDM et "elle tombe amoureuse" : oui, c'est exactement ce qui s'est passé. Et c'était encore pire dans Play Your Life, où la romance est encore plus centrale ^^

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  9. "Ah oui, ça aussi, je le fais ! Même que quand j'ai prévu une trame, en général, c'est le moment où je la fous en l'air ^^"
    ça m'est arrivé plusieurs fois aussi ! En général quand je commence à planifier de nombreux chapitres à l'avance... À croire que Muse n'aime pas les plans ! ^^

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  10. Moi c'est assez bizarre, un jours, j'ai écrit ploc-ploc-ploc sur une feuille et sans savoir comment, je me suis improvisé écrivain.

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