mardi 25 novembre 2014

Oui, j'aime des histoires imparfaites, et alors ?



Comme chaque année à la sortie du film Hunger Games, j'entends depuis quelques jours des réflexions qui me hérissent le poil. 
"C'est de la merde", "C'est pour ados décérébrés", "Hein ? t'aimes ça ? Tu ferais mieux de lire ça, c'est mieux !" Et autant je comprends tout à fait qu'on n'aime pas ce roman (lui ou un autre), autant je suis profondément choquée qu'on se permette d'insulter ouvertement ceux qui l'apprécient. 
Comprenez bien que je ne vise personne : vous l'aurez compris, j'adore cette saga et je pourrais en parler pendant des heures, mais je n'ai pas moi-même été visée par ce type de réflexions, je suis simplement tombée dessus au hasard de mes pérégrinations sur la toile et dans les transports en commun. 
Alors aujourd'hui, je vais vous parler d'Hunger Games, mais pas seulement. Je vais vous parler de toutes ces lectures méprisées, de celles dont on a parfois l'impression de devoir s'excuser de les apprécier, et pour lesquelles on se fait régulièrement insulter par des gens qui ne se rendent même pas compte qu'ils peuvent être blessants.

Flora, du blog "Une page s'ouvre", avait déjà évoqué le sujet dans cet excellent article : "Ce livre ? C'est de la merde." Elle en avait conclu qu'on a bien le droit de lire ce qu'on veut, et qu'elle allait travailler pour assumer ses lectures - ce avec quoi je suis pleinement d'accord. Depuis, cette idée a fait du chemin. D'abord, je n'hésite plus à défendre un roman décrié, même dans mon milieu professionnel qui est particulièrement sévère à ce sujet ; je n'ai plus honte de ce que je lis, jamais. Mais du coup, j'en suis venue à me poser cette question : pourquoi est-ce que je les aime, ces romans ? Et pourquoi sont-ils autant décriés par d'autres, au point qu'ils se permettent de m'insulter sans le savoir parce que, pour eux, il est communément admis qu'on ne peut pas les aimer si on est sain d'esprit ? (J'ai failli ajouter "et de bon goût", mais je crois que ce n'est même pas nécessaire.)

Objectivement, c'est vrai qu'ils ne sont pas parfaits. Le style de Hunger Games laisse sacrément à désirer, l'histoire d'amour de La Sélection n'a aucun intérêt, Cinder a des grosses ficelles narratives, Nom de code : Verity n'est pas parfaitement réaliste d'un point de vue historique, Delirium est parfois trop facile, et je pourrais continuer la liste encore longtemps (et aussi l'agrémenter de romans qui ne sont pas du YA : la bit-lit, la romance, tous ces sous-genres méprisés par les gens de bon goût).
Et pourtant. Pourtant, je les aime, parfois passionnément, parfois juste le temps d'une lecture, parfois à moitié seulement. Parfois, aussi, je les déteste ; mais d'autres vont les aimer, et je serais bien hypocrite si je les jugeais pour cela. 
Je les aime parce qu'ils ont réussi à trouver un écho en moi. Je les aime parce que, en dépit de leurs défauts, ou peut-être grâce à eux, ils ont réussi à me faire réfléchir ou à m'émouvoir, quand ce n'est pas les deux. Reprenons Hunger Games : au-delà de son style, il traite de sujets essentiels à mes yeux (la télévision et se dérives, bonnes ou mauvaises ; la lutte pour la survie d'un individu, puis d'une nation tout entière ; les différentes figures du leader ; ...). Il en traite bien, de façon nuancée, sans diaboliser ni porter aux nues. La psychologie des personnages, et en particulier de Katniss, est extrêmement bien pensée, à la fois complexe et logique. Katniss, au fond, c'est juste une gamine qui veut protéger ses proches ; le reste la dépasse complètement, mais elle ne se laisse pas abattre. Katniss, ça pourrait être n'importe lequel d'entre nous. Voilà pourquoi ce roman ne me lâche plus depuis que je l'ai lu, pourquoi il influence mes écrits, ma façon de penser. Parce qu'il me parle de moi, de mon quotidien. Il me montre des choses imparfaites organisées par des gens imparfaits, et ça me parle.
Alors, que m'importe s'il est imparfait lui aussi ? Je lui pardonne bien volontiers un style banal puisqu'il n'en a pas besoin pour m'atteindre. Et je ne vous demande pas de le lui pardonner aussi : je vous demande d'accepter que je le fasse sans me juger. 

Un roman, c'est comme une personne. Il y en a qu'on admire parce qu'on les trouve parfaits, d'autres qu'on aime malgré leurs défauts (ou pour leurs défauts : j'ai toujours eu du mal avec la perfection), d'autres enfin dont les défauts sont trop rédhibitoires à nos yeux pour qu'on les apprécie. Et si quelqu'un se permettait de dire à propos de vos amis ou de votre famille : "Ah, celui-là, il est juste bon à ramasser les ordures !" ou encore "Tu ferais mieux d'être ami avec bidule, il est plus sympa !", je doute que vous apprécieriez. Alors, s'il vous plaît, arrêtez de dénigrer les miens. Vous avez tout à fait le droit de m'expliquer que vous ne les aimez pas et de me dire pourquoi, mais certainement pas de me mépriser parce que je ne suis pas d'accord avec vous.

Alors, voilà, je le dis haut et fort : j'aime les histoires imparfaites, j'accepte leurs défauts - mieux, je les aime eux aussi, car ils les rendent plus proches de moi, plus fragiles. Et j'en ai ras-le-bol de devoir me justifier pour ça - d'entendre les autres se justifier. Je ne vous demande pas de comprendre : je vous demande d'accepter. Et de nous laisser la paix. 


19 commentaires:

  1. Tu sais combien je suis d'accord avec toi <3 <3

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  2. Bien dit ! Ça me fait penser à quelque chose qui m'a choquée récemment. J'ai regardé une rediffusion de La grande librairie sur internet. C'était à propos des romans historiques, et dans le lot, ils ont fait une interview de George R R Martin (auteur dont j'adore les livres) vu qu'il s'est inspiré de l'histoire médiévale française pour écrire Le Trône de Fer. Juste après la diffusion de l'interview, l'un des auteurs français présents sur le plateau a fait une réflexion hyper méprisante sur ses livres après avoir précisé ... qu'il ne les avait même pas lu. En écho avec ton article, c'est aussi ce mépris pour la fantasy par des gens qui ne connaissent pas ce genre qui me choque en France (il n'y a même pas de rayon fantasy à la bibliothèque d'Aix, ils les camouflent au rayon science-fiction !). Merci pour cet article :) !

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    1. Ah, ça, c'est encore un autre sujet, qui pourrait carrément faire l'objet d'un mémoire... (oserai-je dire que ça me désespère ?)
      Pendant toute une période de mes études de lettres, j'ai arrêté de lire de la SFFF parce que ça n'était pas sérieux, que je devais rattraper mes classiques, etc. C'est après que je me suis rendu compte que tous les romans font partie de la littérature et que ce n'est pas parce que certains disent que ce n'est pas sérieux que ça ne l'est pas - et, surtout, que la lecture n'est pas forcément quelque chose de sérieux, bien au contraire.
      *grogne*

      Merci pour cette anecdote !

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    2. Critiquer un livre sans l'avoir lu... il faut oser quand même.

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    3. Ca arrive super souvent... :(

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    4. Excellent article et très juste bien sûr ! Merci Agnès !

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  3. J'expliquais justement à un ami l'autre jour que mépriser les goût d'une personne, c'est quelque part la mépriser elle, parce que bon, si tu aimes "de la merde" hein, c'est que t'es un gros nul... Du coup, les gens qui expriment leurs goûts de façon radicale, ça me hérisse. T'as le droit de pas aimer sans dénigrer ceux qui apprécient.
    Et on a le droit d'aimer un roman avec des défauts aussi. Genre, me foutre dans la figure toutes les failles narratives de Harry Potter ne me feront pas moins l'aimer, ou me prouver par A+B que Dirty Dancing (j'étends à d'autres loisirs) est un mauvais ne m'empêchera pas de le considérer comme mon préféré de toute la vie et l'univers.
    Comme si les défauts de quoi que ce soit les rendaient indigne d'appréciation... Pff

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    1. Dirty Danciiiiiiiing !!!! (Hum, désolée ^^)

      C'est exactement ça, pour le reste. Pas besoin de nous humilier, zut ! (Mais je pense sincèrement que ce n'est pas volontaire. Ils ne pensent pas une seconde que ça va nous blesser.)

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  4. Bien vu !
    Mais je dois avouer que j'ai beaucoup de travail à mener car j'ai tendance à mépriser direct ceux qui me balancent ce genre de choses : faites ce que je dis, pas ce que je fais :)
    Plus généralement, et hors réaction urticante toute personnelle, je pense que les ados liraient plus (et mieux) si on ne passait pas autant de temps à leur dire que ce qu'ils lisent, c'est de la merde. Aujourd'hui encore, il y a eu un reportage TF1 sur la littérature jeunesse dite "fantastique" (où ils ont filmé en gros plan Hunger Games, Divergent, Le Labyrinthe... et Nos Etoiles contraires), et le commentaire n'incitait pas particulièrement à aller voir de quoi il est question. Leur seul mérite était, semble-t-il, de faire des ventes fabuleuses. Bon, je m'égare, mais je n'aime pas qu'on me dise que ce que je lis, c'est nul. Je lis, point, et je pense que chacun ferait mieux de s'occuper de ses petites affaires !

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    1. "Plus généralement, et hors réaction urticante toute personnelle, je pense que les ados liraient plus (et mieux) si on ne passait pas autant de temps à leur dire que ce qu'ils lisent, c'est de la merde. "

      Je suis tellement d'accord avec ça !!! Et tu as raison, c'est bien plus montré comme un objet commercial que comme un objet de lecture. Heureusement, il y a Montreuil pour me remonter le moral, avec toutes ses pépites !

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  5. J'ai trouvé fort juste ton point de vue, que je partage. On peut d'ailleurs l'étendre d'une façon générale: beaucoup trop de gens ont tendance à penser que seuls leurs goûts valent la peine d'être pris en considération. Tous ceux qui pensent autrement perdant soudain toute crédibilité. Pour une certaine frange littéraire, la littérature dite populaire ou (pire encore) "de genre" ne vaudrait rien. Ne pas penser comme "l'élite" (autoproclamée) reviendrait donc à avoir mauvais goût? Ben voyons...

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    1. C'est quoi la littérature populaire ?

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    2. Je viens justement de lire un article sur la question : https://www.actualitte.com/ebook/d-ou-vient-ce-me-pris-persistant-quand-on-aborde-la-litterature-jeunesse-54008.htm

      (Ca marche avec le polar, la littérature sentimentale et les littératures de l'imaginaire aussi.)
      Tout ce qui n'est pas la "grande" littérature reconnue comme telle par les gens qui l'écrivent.

      Cela dit, pour cette notion d'élite... je ne suis pas vraiment d'accord. J'ai fait un bac + 5 en lettres pendant lequel on m'a bassiné sur le fait que j'appartiendrais à l'élite, avec tous mes petits camarades. Et bon nombre de mes petits camarades et moi sommes férus des littératures jeunesse et/ou de l'imaginaire. Je ne me considère pas comme appartenant vraiment à cette élite mais, du coup, quelle est-elle ?

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  6. J'aime beaucoup ce que tu as écrit et ne peut qu'en souligner la vérité... Merci pour cet article qui reflète si bien ce qu'on peut ressentir dans l'ombre quand on aime une histoire et que beaucoup nous en montre les défauts pour nous faire changer d'avis. On aime ce que l'on veut et personne ne devrait juger les lectures, les gouts et les histoires que chacun aime.

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    1. Merci à toi pour ton passage ! Je suis touchée de voir le nombre de réactions à cet article, et d'autant plus confortée dans mon point de vue. Ne nous laissons plus mépriser pour ce qu'on aime !

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  7. Que dire à part que... JE MONTE SUR LA TABLE ET J'APPLAUDIS DES DEUX MAINS EN FAISANT DES CLAQUETTES !
    Je suis on ne peut plus d'accord avec tout ce que tu dis, notamment sur le fait qu'on peut adorer un livre avec des défauts, justement parce que ça le rend différent, authentique, comme peut l'être un compagnon de route dans la vie. Chaque lecture est enrichissante, et les livres ado ou YA sont essentiels à mes yeux dans le développement de la personnalité de ceux qui les lisent car ils traitent de sujets très importants et souvent délicats, peut-être pas toujours avec un talent littéraire digne de Proust, mais au moins, le message passe (alors que c'est quand même nettement plus compliqué avec Proust). Le livre fait son boulot, rien de moins. :)

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    1. J'aime quand tu fais des claquettes :-D Et j'applaudis à mon tour <3

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