mardi 9 septembre 2014

La lecture de manuscrits

Ca fait un moment que j'ai envie d'écrire un article sur la question, mais je l'ai longuement repoussé parce que ce n'est pas évident : il y a un certain nombre d'infos que je ne peux pas partager publiquement. Pour qui j'ai lu des manuscrits, quels sont ceux qui m'ont plu, ceux que je n'ai pas aimé, ceux sur lesquels j'étais indécise, quelle a été la décision finale... dans bien des cas, tous ces éléments doivent rester sous silence, par respect pour les auteurs, pour la confidentialité promise à la maison d'édition ou tout simplement parce que ce n'est pas à moi de révéler ces choses-là.
Mais je vais quand même essayer de faire un article plus général, parce que je pense que le sujet mérite qu'on s'y attarde. Je précise tout de même que je parle ici de mes propres expériences, qui ne seront pas valables pour toutes les maisons d'édition ni pour tous les lecteurs, car l'édition recèle une diversité incroyable de manières de fonctionner, en particulier pour la lecture.

Le lecteur, donc, est la petite main de l'ombre, discrète mais essentielle, à l'origine des publications des éditeurs. Qu'il soit bénévole, rémunéré spécifiquement ou partie prenante de la maison d'édition, il y a toujours quelqu'un qui lit les manuscrits que les auteurs envoient. Ben oui, forcément.

Alors, comment ça se passe ?


Il y a le premier tri. Celui du "tout-venant", où se retrouvent tous les manuscrits reçus par la poste, par mail, parfois aussi par recommandation... Bref, une grosse majorité des manuscrits reçus.
La plupart de ces manuscrits ne seront pas lus jusqu'au bout. Mais attention, pas de levée de bouclier : ce n'est pas par manque de respect envers l'auteur ou par paresse ou je ne sais quelle autre horreur qu'on entend souvent chez les aspirants auteurs. Non, c'est tout simplement parce que dans la majeure partie des cas, ce n'est pas nécessaire de lire le manuscrit en entier pour savoir qu'il ne conviendra pas. Il peut être hors ligne éditoriale (vous n'imaginez pas le nombre de manuscrits hors ligne éditoriale reçus par les éditeurs : j'ai déjà reçu des recueils de poésie pornographiques pour une collection de romans jeunesse...), avoir un style qui manque de maturité, être bourré de fautes ou proposer une histoire déjà lue trois-cents fois, et de façon maladroite. 
Pour tous ces romans, on lit quelques pages, on feuillette parfois pour passer le début et regarder si ça s'améliore par la suite (le début est toujours moins réussi que le reste, ou presque), puis on les referme et on passe au suivant.
Quand le roman passe ce cap, c'est-à-dire si on estime qu'on a besoin d'en lire un peu plus pour se faire une idée, on le met de côté, soit pour le lire nous-même, soit pour le faire lire à un autre membre du comité.




Et ensuite ? Ensuite, donc, il y a tous les romans "moyens". Ceux qui ne sont pas mal écrits, pas sublimes non plus ; dont l'histoire tient la route mais ne nous transcende pas dès les premières pages. Ce sont les plus difficiles à traiter, à mes yeux. J'ai toujours peur de passer  à côté d'un bon manuscrit parce que je ne suis pas dans la bonne humeur pour le recevoir, ou parce que ce n'est pas mon genre mais que ça pourrait plaire à d'autres, ou parce qu'il suffirait de le travailler un peu pour en faire quelque chose de très bien. Alors je lis pour voir où l'histoire me conduit, à moitié convaincue, sans cesser de me poser des questions. Peut-on faire quelque chose de ce roman ? Ou de l'auteur ? Peut-être a-t-il un autre manuscrit, meilleur, à nous proposer ?
Pour tout vous dire, dans 95 % des cas, je finis par refuser le roman. Il y a trop peu de place aux différents plannings de publication pour y intégrer quelque chose de "moyen", et trop peu de temps pour faire suer l'auteur sang et eaux sur son manuscrit si on n'est pas convaincu à 100 % qu'il faut le faire. Mais parfois, j'assortis ce refus de pistes de travail, ou d'une demande de lire autre chose, si j'ai senti qu'il y avait quelque chose, un potentiel, qui me donne envie de garder le contact avec l'auteur.

Jusque-là, lire des manuscrits est assez laborieux. Ce qu'on découvre n'est pas transcendant, il y a notre conscience qui nous taraude chaque fois qu'on veut en abandonner un parce qu'on a peur de manquer quelque chose, alors on continue jusqu'à être certains de notre choix. Refuser un manuscrit n'est jamais agréable, on sait tous combien c'est douloureux pour l'auteur (surtout quand on est aussi de l'autre côté de la barrière.) Quand on fait ça hors de nos heures de travail, vous imaginez bien que ça peut vite devenir frustrant.



Et pourtant. Pourtant, il y a aussi les aspects positifs, ceux qui font qu'on continue de lire avec plaisir. Il y a les rencontres avec les auteurs qui peuvent se révéler enrichissantes, le plaisir de les voir évoluer, de retrouver un roman qu'on a lu publié ailleurs, bien plus tard. Et puis il y a ce moment fabuleux, celui où on ouvre la première page d'un manuscrit et qu'on se retrouve embarqués dans une histoire que l'on n'attendait pas. Dans ces moments, je vous jure que mon coeur s'accélère et que j'ai un petit frisson à l'idée de pénétrer dans un univers merveilleux encore secret. Cette idée que, peut-être, grâce à ma lecture, d'autres vont être convaincus de la qualité de ce roman, vont miser dessus, et que quelques mois plus tard ce roman spécial, fabuleux, paraîtra aux yeux du monde. 
Dans ces moments-là, je me sens complice avec l'auteur, comme s'il m'invitait dans son repaire - pourtant, la plupart du temps, je ne l'ai encore jamais rencontré, voire je n'ai jamais échangé avec lui.
Rien que pour vivre ce moment, rien que pour sentir encore ce frisson, cette surprise de découvrir une perle au milieu des autres, je suis plus qu'heureuse d'avoir la chance de lire des manuscrits, d'influer sur le destins de certains romans. Ce n'est qu'une toute petite pierre dans la vie du roman, bien sûr. Mais il faut bien commencer quelque part, non ?


7 commentaires:

  1. Un article très intéressant, as always ! :)
    Je me souviens que petite, je rêvais d'être lectrice (je pensais qu'on pouvait avoir la belle vie en passant sa journée à bouquiner tranquille... douce innocence !). Maintenant que j'ai acquis un tout petit peu d'expérience et mis le nez dans quelques manuscrits d'auteur, mon point de vue a un peu changé, bien évidemment, car ce n'est pas de tout repos. Ce qui me sidère aussi, ce sont les écarts vis-à-vis de la ligne éditoriale et ton exemple est diablement révélateur. Non mais, un recueil pornographique pour une collection jeunesse ? Je me demande même comment c'est possible. Enfin, j'ai encore très peu d'expérience, mais je dois dire que j'ai hâte de goûter aux mêmes frissons que toi en espérant découvrir LA perle ! Ce doit être un moment vraiment magique... :)

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    1. Merci chère Flora !
      Pour la ligne éditoriale, je pense que c'est avant tout un manque d'informations sur la façon dont le milieu fonctionne : beaucoup n'ont pas idée de chercher, les autres ne vont pas assez loin pour réaliser que les collections d'une maison sont très distinctes, etc.
      Bien sûr, quand on écrit pour être publié, on devrait avoir le réflexe de chercher dans quoi on met les pieds, mais bon, je ne jetterai pas la pierre, moi aussi j'ai commencé en n'y connaissant rien :D

      Je te souhaite de découvrir un roman toi aussi, c'est un beau moment :)

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  2. Merci pour cet article et pour ton honnêteté, c'est intéressant de découvrir l'envers du décor :) .

    Je me pose une petite question à laquelle tu pourras peut-être répondre. J'ai lu quelque part, ailleurs sur ton blog, que tu aimes ne rien savoir d'un livre avant de le lire (et que tu ne lis pas la 4ème de couverture pour cette raison). Qu'en est-il dans le cadre de ton travail de lectrice dans une maison d'édition ? Préfères-tu que soit fourni un résumé d'une page ou deux expliquant toute l'histoire, même la fin, ou n'avoir que le manuscrit entre les mains, sans rien connaître de la trame ?

    Je me pose cette question car j'ai écrit un roman que je souhaite envoyer à quelques maisons d'édition, et je ne sais jamais s'il faut envoyer le résumé ou pas quand cela n'est pas précisé sur le site de la maison. J'ai peur que ce résumé gâche la découverte de l'histoire, et donc réduise les chances de mon roman d'être remarqué par quelqu'un.

    Merci d'avance si tu prends le temps de me répondre. Sur ce, je retourne découvrir ton blog que je trouve vraiment chouette !

    Charlotte

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    1. Bonjour Charlotte !
      Et bienvenue par ici :)

      Pour te répondre, je ne lis jamais les résumés avant de commencer la lecture, mais je m'en sers parfois pour savoir où l'intrigue se dirige, après avoir commencé. Ca me permet de savoir plus rapidement si ça vaut le coup de continuer ma lecture ou pas, notamment dans le cas des romans "moyens".
      L'éditeur ne cherche pas le suspens, il cherche avant tout à savoir si le roman fonctionne, donc n'hésite pas à lui envoyer un synopsis si tu en as un !

      Bon courage et bonne chance pour ton projet :)

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  3. Merci pour ta réponse et pour ta gentillesse :) !

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  4. Merci pour cet article! Je suis auteur et j'ai essuyé des refus de maisons d'éditions...ça met du baume au coeur de voir que tu es passionnée par ton métier. Merci pour ta franchise et tes conseils. Marie

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    1. Merci à toi !
      Il me semble avoir fait aussi un article sur l'autre facette (les retours personnalisés que j'ai pu recevoir des éditeurs). Ce n'est pas la partie la plus simple du boulot !

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