vendredi 22 août 2014

Ray's Day : La Cour du roi Soleil

Aujourd'hui, c'est le Ray's Day : on célèbre la lecture, les auteurs et les éditeurs ! (Plus d'infos ici : http://page42.org/happy-ray-bradbury-s-day-22-aout-celebrons-lecture-auteurs-lecteurs/ )

En guise de contribution, je vais faire deux choses :
1) Travailler d'arrache-pied sur les romans des autres, pour mon côté éditrice
2) Vous offrir une nouvelle inédite, pour mon côté auteure.

Or, donc, je vous présente La Cour du roi Soleil, où notre soleil devient un monarque digne de Louis XIV pour ses planètes qui dansent inlassablement autour de lui...


La Cour du roi Soleil

De son trône doré, le roi Soleil observait ses sujets d’un œil morne.
Toujours le même ballet incessant, toujours les mêmes vautours qui tournaient autour de lui avec un sourire mielleux, sans jamais parvenir à le duper. Trop prévisibles. Depuis l’aube des temps, le même cycle se répétait et Soleil seul s’en apercevait. Il leur était tellement supérieur.
Il y avait d’abord Mercure, la plus petite mais non la moins sournoise. Elle gravitait tout près de lui, au sommet de la hiérarchie de la Cour, séductrice dans ses moindres gestes. Elle usait de son rang pour diriger les domestiques d’une main de fer, croyant que Soleil ne s’en apercevrait pas. Mais elle ne dépassait jamais la limite fixée par l’étiquette : la rusée savait qu’elle risquait d’y perdre le privilège de conseiller le roi en toute franchise. Ragots, unions, trahisons… Rien ne se passait à la Cour sans qu’elle ne s’en aperçoive, et elle savait très bien monnayer ses talents pour le bien du royaume. Enjôleuse, Mercure tournoyait sur la piste de danse plus vite que les autres pour attirer l’attention du souverain. Cela aurait presque pu l’amuser.
Ensuite venait Vénus, la Belle au chatoiement ambré. Sa pâleur et son galbe parfait éveillaient toutes les jalousies. Soleil avait surpris un domestique murmurer que dans la splendeur de Vénus se reflétait celle du souverain lui-même. Si au moins elle n’était pas prude, le roi aurait pu s’amuser un peu. Pourquoi fallait-il qu’elle respectât si bien l’interdiction de séduire le souverain ? Quelle folie lui avait inspiré cette loi stupide dans sa jeunesse ?
Le monarque se détourna un instant de ses sujets, rêvant d’érotisme pour égayer ses journées. Caresser la peau ambrée avec ses rayons, l’envelopper de sa chaleur, fusionner jusqu’à l’extase… Impossible, bien sûr. Bouleverser l’ordre établi signerait la fin de son Univers.
Il regarda d’un air hargneux Terre qui approchait, refoulant tant bien que mal la colère qui montait en lui. Une femme replète, toujours sereine, douce et généreuse. Volontaire aussi, jouant de sa coquetterie pour conserver sa féminité. Parfaite figure maternelle. Elle, au moins, ne risquait pas de s’ennuyer : la Mère engendrait tant d’enfants que sa surface grouillait d’agitation. Des êtres minuscules, encore si jeunes qu’ils ne connaissaient pas les lois de l’Univers. Peut-être auraient-ils pu distraire le roi, mais la Mère vivait loin et leurs rires ne parvenaient pas jusqu’à Soleil.
Près de Terre orbitait Mars, son amant, fidèle guerrier de Soleil. Ensemble, ils élevaient les enfants de Terre. Autorité rougeoyante perchée dans leurs cieux en guise d’avertissement, le guerrier arbitrait les conflits qui les déchiraient, leur apprenait lentement les lois, les empêchait de quitter le nid familial pour ne pas briser l’ordre établi. La Mère, elle, nourrissait ses enfants jusqu’à épuisement, leur prodiguait ses soins et ses caresses. Mars et Terre rayonnaient en profitant des bienfaits de leur roi sans chercher à atteindre les hautes sphères du royaume céleste. Peut-être avaient-ils raison. Peut-être que si Soleil ne portait pas le fardeau des vies de ses sujets, il connaîtrait le bonheur. S’il tournoyait comme un noble parmi les autres, il n’aurait pas besoin de maintenir un ordre qui l’enfonçait dans une profonde lassitude. Les deux amants, au moins, semblaient heureux. Les observer se révélait toujours si frustrant ! Chaque fois, il mourait d’envie de déverser sur eux tous les sentiments retenus pour conserver son masque impassible, toute la colère qui naissait de sa lassitude. Puis il se reprenait.
Jupiter, perpétuellement vêtu de sa longue robe rouge, aussi dangereux que la lave en fusion, imposait sa présence à ses pairs. Nul ne pouvait l’ignorer, car bien que loin du trône, il attirait toute l’attention. Le roi le méprisait autant qu’il le craignait : ce renard faisait prévaloir sa volonté sur celle des autres sujets grâce à sa taille proéminente. L’individu s’avérait obèse au point de suer à grosses gouttes au moindre mouvement. Pour l’heure, Jupiter valsait avec Saturne sur la piste de danse, accroché à sa ceinture dorée comme s’il craignait qu’elle s’en aille. La pauvre ne savait plus que faire. Emportée dans le ballet incessant de la Cour, Saturne se retrouvait dans un univers trop grand, contrainte de céder aux caprices d’un empâté  imbu de lui-même. Celle-là non plus n’apportait aucune nouveauté à la vie du roi. S’il pouvait lui arracher sa ceinture pour explorer la surface de la belle effarouchée, s’affranchir de la bienséance et jouer avec elle sans se soucier de l’honneur… Mais il y avait la loi. Encore. Toujours.
Sans elle, il pourrait aussi attraper Uranus et Neptune, les deux sœurs. Seules, elles ne se mêlaient pas aux autres courtisans. Prudentes, elles observaient leurs rivaux sans s’aventurer à leur parler, de peur de déroger à la tradition par une phrase déplacée, un mot mal prononcé. Les sœurs revêtaient la même parure d’un bleu lumineux, sans doute pour suivre la mode lancée par Terre. Parfois, l’éclat de leurs voix colériques parvenait au roi : Uranus et Neptune tempêtaient sur tout, jamais d’accord en dépit du bon sens. Toujours loin de Soleil, bien sûr. Dès qu’il faisait mine de les écouter, elles se réconciliaient. Le roi soupira. Il ne tirerait rien d’elles. S’il contredisait l’étiquette en leur adressant la parole en dehors des formules d’usage, les sœurs battraient en retraite de peur de se déshonorer. Quelle faiblesse de caractère !
L’inertie de ses nobles donnait au roi l’envie de bousculer cet ordre trop bien établi, où nul aléa ne pouvait survenir. Il avait voulu instaurer une hiérarchie maîtrisée parmi ses sujets, pour veiller à leur bien-être. Quand les enfants de Terre avaient essayé de quitter leur nid, s’approchant de lui malgré l’interdiction de Mars, Soleil les avait rappelés à l’ordre en brûlant les coques argentées qui les transportaient. Ils étaient insignifiants : un unique soupir avait suffi à les renvoyer dans leur néant. Il s’agissait de la seule fois où le roi avait quitté sa passivité, mais si brièvement qu’il n’en avait retiré aucun plaisir. Bien sûr, l’idée de le prendre par surprise en s’élevant à nouveau vers lui n’avait même pas effleuré l’esprit de ces insectes. À présent, tous le respectaient. À quel prix ? Quelle joie pouvait-on trouver à régner sur une Cour sans éclat ?

Sa lassitude se mua en colère. Cette fois, il ne fit rien pour la retenir.

Le roi Soleil ne supportait plus cette inertie. Observer ses sujets tourner, tourner, tourner encore sans le moindre faux pas ; tourner en silence pour écouter le vide… Personne ne pouvait le sortir de cette triste monotonie ? Il leur montrerait, lui, qu’on pouvait vivre sans que tout ne soit décidé à l’avance ! Ces imbéciles ne savaient rien faire d’autre qu’obéir. Ils ne comprenaient pas que les règles ne résolvaient pas tout. Oui, mon roi. Bien, mon roi. Pas un mot de trop. Jamais un mouvement déplacé. Un peu d’initiative ne leur ferait pas de mal !
Au cœur du ballet silencieux de ses sujets, Soleil hurla de toute sa puissance. L’écho de sa haine pour sa propre création, cet ordre parfaitement établi qu’il avait construit jour après jour, disparut lentement dans le vide ouaté qui l’oppressait, laissant ses sujets ignorants de la colère de leur souverain. Toujours aussi avides de lui plaire, de respecter ses lois à la lettre. Changer les lois ? Impossible. Cela revenait à avouer sa défaite, à montrer que ses édits de jeunesse étaient des erreurs. Le roi Soleil ne pouvait pas se tromper. Jamais. Il avait créé l’instrument de sa propre solitude.
La seule façon d’y remédier serait de mettre fin à sa vie, entraînant avec lui ses loyaux sujets. Seul le néant subsisterait, immense trou noir d’où nulle existence ne pourrait plus surgir. Après tout, peut-être cela valait-il mieux qu’un perpétuel ennui ?
Le roi bouillonnait. Plus sa colère grandissait, plus la chaleur qu’il dégageait irradiait ses sujets figés dans leur valse infinie, trop lâches pour tenter de le calmer, dussent-ils en mourir. Mercure fut la première. Elle brûla lentement, sorcière tentatrice jetée aux flammes. Même Vénus, la belle Vénus, si innocente, si douce, n’échappa pas à son ire. Aucun de ces misérables ne parvenait à le distraire ; ils devraient savoir qu’un roi ne doit jamais s’ennuyer. Sans les intrigues de la Cour, son rôle devenait fastidieux, sa toute-puissance désespérante. Il fallait du changement.
La température augmenta encore, prête à atteindre la Mère scandaleusement heureuse. Terre paierait plus que tous les autres, car elle ne perdrait pas seulement sa vie, mais celle de chacun de ses enfants. Au-delà de toute raison, Terre le narguait de son foyer surpeuplé toujours en activité, trop petit pour que Soleil pût en profiter. Lui aussi aurait aimé enfanter. Le roi enfla, enfla tant que Mercure et Vénus ne devinrent plus que cendres éparpillées dans le royaume des cieux. Mars poussa un cri, lointain, inaudible, impuissant devant le déchaînement furieux de son roi sur le point de lui ôter ses protégés.

Alors Soleil vit ce qu’il ne pensait jamais plus contempler. De la surface de Terre s’élevèrent des centaines d’éclats scintillants, plus rapides que les étoiles filantes, plus nombreux que tous ses nobles réunis. Ils jaillirent ensemble dans une gerbe d’étincelles, se séparèrent, valsèrent dans un ballet éblouissant. Quelques danseurs maladroits se marchèrent sur les pieds, provoquant une explosion de lumière de la plus pure beauté. Pour la seconde fois depuis l’avènement de Soleil, quelque chose rompit le ballet réglé des planètes, traversant la piste de danse de part en part, sans crainte de la colère du roi.
Soleil s’immobilisa, stupéfait. Sa Cour demeura quelques secondes suspendue dans le vide. Pas un souffle, pas un soupir ne traversèrent les danseurs pendant que les minuscules éclats d’argent poursuivaient leur course chaotique vers le roi. Étaient-ils assez stupides pour braver l’interdiction sans craindre son courroux ? Avaient-ils déjà oublié la punition de leurs semblables ? Ou peut-être croyaient-ils échapper au sort funeste de leur mère, poursuivant leurs conflits loin de l’égide de Mars ? Les pensées de ces êtres minuscules, étrangères à Soleil, l’intriguèrent : le temps d’une inspiration, il oublia de faire tourner l’Univers.


Et pour la première fois depuis le premier jour de son règne, le roi rit. Les enfants de Terre se révélaient pleins de promesses, finalement.

4 commentaires:

  1. Jolie histoire que celle-la! Je ne regarderai plus les étoiles de la même façon ;)

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    1. Merci Anaïs ! Pense à faire une petite valse à la prochaine pleine lune ;-)

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  2. Très joli texte. Je ne faisais que passer par là, je ne voulais lire que quelques lignes et pfuit! j'étais à la fin avant même de l'avoir réalisé. La comparaison cour roi Soleil/système solaire était bien trouvée.
    Merci pour ce bon moment. :)

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    1. Oh, merci à toi ! J'avais presque oublié ce texte, ça me fait d'autant plus plaisir d'avoir ton avis <3 Contente que la danse t'ait plue !

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