vendredi 6 juin 2014

Hommage aux héros du quotidien

En ce 6 juin, je pense à la seconde guerre mondiale. Parce que c'est l'anniversaire du débarquement en Normandie, bien sûr, mais aussi parce que j'effectue depuis quelques jours les corrections éditoriales du Secret des Bois-Noirs, mon prochain roman à paraître à l'automne, et qu'il évoque en partie cette période.

Il faut se souvenir de cette époque. Il faut se souvenir de ce qui s'est passé, bien sûr, des horreurs qui ont été commises, des héros de l'ombre qui ont lutté jour après jour pour notre liberté, de l'histoire de notre pays et de notre société.
Mais pas seulement. Ce qui me touche particulièrement dans cette période, c'est qu'elle a concerné tout le monde. Chaque homme, chaque femme, chaque enfant qui a vécu la seconde guerre mondiale s'en souvient encore avec acuité. Chaque famille a fait partie de cette histoire. Dans certaines, elle se transmet de génération en génération ; dans d'autres, on l'oublie un peu, avec le temps.

J'ai découvert celle de la mienne il y a peu (justement grâce au Secret des Bois-Noirs... Je vous en
Simone Faure,
telle que je m'en souviens
reparlerai plus longuement en temps voulu). Oh, on m'en avait bien parlé quand j'étais plus jeune, mais alors, je ne comprenais pas bien tout ce que ça voulait dire. Tout ce que j'en avais retenu, c'est que mon arrière-grand-mère était une femme forte qui avait aidé des gens. Je superposais ce maigre savoir à mes souvenirs d'elle : souriante et chaleureuse, mais avec une poigne de fer qui me faisait un peu peur, et une forte tendance à diriger tout le monde.

En réalité, c'était bien plus que ça. Mon arrière-grand-mère, Simone Faure, a hébergé environ 80 personnes dans son domaine, dont 40 enfants, lors de la seconde guerre mondiale. Elle a caché une petite fille juive amie de la famille pendant tout ce temps, et dirigé tout ce petit monde de son mieux, cultivant son blé pour aller l'échanger, de nuit et illégalement, 5 km plus loin contre du pain blanc bien meilleur que celui donné grâce aux tickets de rationnement. Elle a mis au pied les résistants qui venaient sur son domaine, leur offrant un endroit où dormir à condition qu'ils ne sortent par leurs armes et ne pillent pas ses réserves, celles des gens qu'elle hébergeait. Elle a renvoyé les Allemands qui réquisitionnaient des moutons par la seule force de son caractère. Pendant ce temps, mon arrière-grand-père servait dans les Forces Françaises Libres.

Simone Faure et son mari, Jaques.
Je ne vous raconte pas tout ça pour vous dire à quel point je suis fière d'eux - bien que ce soit le cas. Je vous raconte tout ça parce que j'aurais pu grandir et vieillir sans jamais le savoir. Ma famille était persuadée que j'étais au courant, et moi, je ne me posais pas de questions. Et si, dans ma famille, il y a des héros invisibles, ces hommes et femmes du quotidien qui ont, chacun à leur façon, participé à améliorer la vie des autres, il y en a forcément dans celles des autres. Alors en plus des soldats, des résistants et de tout ce qu'on sait, je voudrais rendre un hommage à ces gens de l'ombre, les inconnus qui vivent ou on vécu dans chacune de nos familles, ceux dont on ne nous parle pas. 
Posez-vous des questions. Posons-nous des questions. 
Et n'oublions pas cette liberté pour laquelle ils ont combattu, celle pour laquelle, nous aussi, nous devons nous battre. Tout n'est pas derrière nous : leur combat, c'est aussi notre présent.





Pour conclure, je vous mets un extrait du Secret des Bois-Noirs qui évoque cette question, ce sentiment de découvrir soudain que notre famille a une histoire. Mahilde, Titoune, Sophie, Paul et Lilas découvrent un carnet qui raconte toute l'histoire de leur famille, qui a vécu dans la maison des Bois-Noirs. Mathilde lit alors l'histoire d'une de leurs ancêtres, Simone :

« Simone a repris la maison après la mort de ses parents, explique Mathilde. Mais elle a aussi hébergé des cousins à elle, ou des amis de la famille, on ne sait pas trop. En tout, ils étaient trente à vivre ici, entre 1939 et 1945.
– Ouah ! fait Paul. À elle toute seule, elle a hébergé tout ce monde ? C’est impressionnant !
– C’est sûr, elle devait avoir un sacré caractère ! poursuit Mathilde. Après, elle est restée dans la maison jusqu’à sa mort, en 1957, et l’a cédée à Mamélie sur son testament.
– C’est notre… arrière-grand-mère, alors ? demande Titoune en comptant sur ses doigts.
Oh… mais alors, c’est elle, l’héroïne de la guerre ? réalise Sophie. C’est la maman de Mamélie ! Elle a porté le collier, elle aussi !
– J’aimerais bien savoir ce qui lui est arrivé… fait Paul. Je l’ai vue plusieurs fois, c’est vrai qu’elle éclipsait tout le monde dans la pièce. Même Mamélie avait l’air toute petite à côté d’elle. Vous croyez qu’elle a fait quoi pour que toute la famille l’admire ?
– Le carnet dit que Simone a caché des juifs pendant la seconde guerre mondiale, pour éviter qu’ils ne soient déportés, répond Marie. Ça veut dire emportés dans les camps de concentration, précise-t-elle à l’intention de Titoune.
– C’est quoi, un camp de concentration ?
– C’est un endroit où tous ceux qui ne correspondaient pas à l’idéal prôné par les Allemands, qui occupaient toute la partie Nord de la France après l’avoir envahie en moins de trois semaines, étaient envoyés. Ils y travaillaient dans des conditions atroces, quand ils n’étaient pas gazés tout de suite.
– Mais pourquoi ?
– Parce qu’ils étaient handicapés, ou homosexuels, ou gitans, ou juifs… Hitler, qui dirigeait l’Allemagne à cette époque, avait décidé qu’il fallait les éliminer pour purifier la race humaine. Et beaucoup d’Allemands, et même de Français, étaient d’accord avec lui.
– Mais c’est horrible ! s’exclame Sophie. Comment Grand-Maman a pu supporter ça ?
– Ici, dans le Limousin, on était dans la « zone libre », plus éloignée des Allemands et un peu plus protégée, vu que c’était la campagne et que peu de monde s’intéressait à ce qui s’y passait. Il y avait quand même de grosses restrictions alimentaires et des perquisitions, parce que les élevages de vaches limousines, très connus dans toute la France, servaient à nourrir les deux côtés de la frontière entre la France occupée et la France Libre. Cette tranquillité a permis à Simone d’héberger des tas de gens pour les cacher des soldats Allemands et des Français qui collaboraient avec eux, et elle a fait tout ce qu’elle pouvait pour permettre à ce petit monde de vivre dans des conditions de vie supportables.
Elle vivait ici en se servant de la ferme en haut de la colline, vous savez, celle dont les sœurs Reignar nous ont parlé, pour produire les denrées interdites dont elle avait besoin pour nourrir tout ses protégés. À un moment, ils étaient tellement nombreux que cette maison et celle de la ferme étaient pleines toutes les deux, il y en avait même qui dormaient dans le foin des écuries. C’était la première fois que quelqu’un vivait dans la ferme depuis la mort de Gaston et Noémie Reignar.
Il est marqué ici que, une fois, Simone a renvoyé un nazi venu réquisitionner un de ses moutons en lui disant : « Les vôtres ont tué mon père, je ne vous donnerai rien. La sortie, c’est par là ! ». Et le soldat est parti.
– Elle aurait pu se faire tuer ! s’écrie Sophie.

– Ouah, fait Paul, impressionné. Alors Simone, notre Grand-Maman, c’est vraiment une héroïne. Sans elle, les juifs qu’elle a cachés auraient sans doute disparu.


9 commentaires:

  1. Très belle histoire que celle de ton aïeule !
    Ton extrait est alléchant, ça donne envie de savoir beaucoup plus :)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Francis !
      Oui, c'est une belle histoire, j'ai été très émue en la découvrant. Le Secret des Bois-Noirs, c'est aussi un moyen pour moi de la faire revivre ;-)

      Supprimer
  2. Ca résonne en moi ton histoire et celle de ton aïeule, Agnès. C'est une belle histoire, et quel courage.
    J'ai hâte de te lire !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Moi aussi, j'ai hâte de te lire :)
      Hé oui, cette histoire n'est qu'une parmi tant d'autres. C'est aussi ce qui fait sa force !

      Supprimer
  3. Très bel extrait, vivement la sortie que je puisse découvrir le reste de l'histoire.
    Et émouvant aperçu de ce qu'ont vécu tant de familles il y a quelques 70 ans... Merci pour ce message plein de bon sens.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci à toi Anaïs, je suis contente que cette histoire te parle !
      Rendez-vous en septembre pour la sortie ;-)

      Supprimer
  4. Histoire très émouvante, quand la réalité dépasse la fiction...

    RépondreSupprimer