lundi 6 janvier 2014

De l'émotion

Pour le premier article "techniques d'écriture" de 2014, je voudrais vous parler de l'émotion. C'est quelque chose qui me tient à coeur, mon premier moteur de lecture et, par conséquent, j'y ai beaucoup réfléchi en tant qu'écrivain.

Voici donc mes petites pistes sur la question :

L'émotion, c'est du vécu

Mais attention : je ne parle pas forcément d'une situation identique à ce qu'on a connu, sinon on serait vite limités pour écrire (sauf si vous avez une vie trépidante et follement dangereuse !). Non, je parle ici de se nourrir d'un ressenti réel, de sentiments qu'on a vraiment éprouvés, dans notre vie, mais aussi en lisant un livre, devant un film... les sources sont innombrables. 



Par exemple, si je dois décrire la terreur de mon héroïne face à un affreux monstre tout pas beau, je vais me nourrir de ma phobie pour les araignées. Je vais me souvenir de ce que cette phobie me fait, des sentiments qu'elle développe en moi, mais aussi des effets physiques (sueurs froides, tout ça - oui, j'ai vraiment très très peur de ces bestioles), de mes pensées, etc. Je transposerai une émotion vécue à une situation fictive.

Pourquoi ? Parce que... :

L'émotion, ce sont des détails qui font vrai

Pour que l'émotion fonctionne sur le lecteur, il faut que celui-ci la ressente à son tour. Il faut donc que cela ait un certain écho en lui, soit en déverrouillant des émotions qu'il a déjà vécues, soit en en suscitant de nouvelles. Quelle que soit la situation, qu'elle soit terriblement logique, absurde ou complètement loufoque, comique, tragique, les deux en même temps ; quelle que soit la situation, donc, ce qu'on éprouve doit sembler normal. C'est-à-dire que le lecteur ne doit pas s'arrêter pour se dire : "tiens, il ressent ça à ce moment-là, c'est étrange !" : il doit vivre la scène sans se poser de questions. 
Pour cela, il faut bien sûr prendre en compte tous les paramètres propres à l'histoire et au personnage : le contexte, le caractère du personnage (est-il peureux ? Téméraire ?), son histoire (a-t-il un passif avec les grosses bestioles, les mères détraquées ou les bad boys qui portent une crête ?), et une foule de petits détails qui rendent votre personnage unique - et permettent à votre lecteur d'être ce personnage unique.

Cela peut donc passer (et passe souvent, à mon sens) par la description de détails qui font sens. Mettons qu'une fille observe le garçon dont elle est raide dingue, sans oser s'approcher ; scénario très original, hein ?


Eh bien, pour faire ressentir au lecteur l'émotion qu'elle ressent à ce moment-là en évitant de tomber dans la guimauve, le mieux, à mes yeux, est d'essayer de se glisser dans sa peau, de s'imaginer ce à quoi on ferait attention, si on avait son caractère, son histoire, etc. La jeune fille un peu poète s'attardera sur les courbes de son visage, les jeux de lumière qui le mettent en valeur, elle pourra le comparer au héros d'un de ses livres, ou au contraire regretter de n'être pas une de ces héroïnes qui n'ont peur de rien pour aller lui parler. L'effrontée regardera plutôt son torse, ses fesses moulées par son jean, et elle lancera un sourire taquin avant de partir en prenant un air sûr de soi, mais tremblera de tous ses membres dès qu'elle se sera éloignée. 
En somme, quelques détails significatifs sont bien plus forts que de grandes descriptions, ou des pensées trop appuyées. Mieux vaut suggérer, ouvrir les portes pour le lecteur, et le laisser s'y engouffrer pour y mettre sa propre émotion. 

Ce qui m'amène à mon troisième et dernier point :

L'émotion, c'est l'universalité

Parce que pour que le lecteur ait envie de s'engouffrer quelque part, il faut qu'il s'y sente bien, qu'il ait des pistes pour savoir comment s'y prendre. Pour cela, j'aime instaurer une certaine complicité avec lui, lui montrer des scènes, des détails, des émotions, justement, qui lui feront se dire : "Mais c'est de moi qu'on parle, là ! C'est trop ça !".
Il y a une foule de choses qu'on vit tous (ou presque) un jour ou l'autre, qu'on pense, qu'on éprouve, dans des contextes très variés. Là encore, ce sont des détails, mais des détails universels.
Pour montrer une maman et son bébé, on peut s'appuyer sur l'attitude de la maman, qui s'efforce de rester stoïque pendant que son bébé lui tire les cheveux, s'excuse de la gêne occasionnée et fait semblant de gronder son tout petit pour ses bêtises, mais fond littéralement devant sa bouille ravie. C'est tout simple, tout le monde l'a vu un jour ou l'autre ; et cela parle au lecteur, tout particulièrement à la jeune maman qui lira ce passage.


A la scène suivante, le héros croise une star (ou un noble, un shmilblick super important, etc, selon le contexte). Qui ne s'est pas demandé, devant les foules hystériques à la seule vue de leur égérie, quelle folie les poussait à aimer si fort quelqu'un qu'ils ne connaissent pas ? A camper des jours durant pour la voir, à pleurer d'émotion en l'apercevant ? Utiliser ces sensations, c'est permettre au lecteur de s'identifier, de s'impliquer, et d'ouvrir les vannes de ses émotions dans l'histoire que vous lui racontez.

En bref

En fait, pour moi, écrire l'émotion, c'est se nourrir de sentiments et de sensations qu'on a vécus, en extraire tous les détails significatifs, les adapter au contexte de nos personnages, et les universaliser pour que le lecteur y retrouve ses propres sentiments et sensations. Ce ne sont pas des grandes déclarations, ce sont des petites observations, des touches distillées çà et là, qui prennent sens dans l'histoire et lui donnent sa consistance.
En trois mots : émouvoir, c'est être ému. Pas forcément au moment même de l'écriture, ni exactement de la même façon que notre personnage, mais tout de même.



Mais ce ne sont que des pistes, des ébauches de réflexion et, comme toujours, il n'y a pas de recette, simplement des méthodes possibles. Je suis toute ouïe pour écouter vos théories ! :-)

2 commentaires:

  1. C'est clair que les recettes ne marchent pas, mais se mettre à la place de ses personnages, voire les faire "vivre" un peu et ressentir ce qu'ils ressentent est une bonne manière, non analytique, plus Mère que Père (rapport à la dédicace ;-) ). J'ai été jusqu'à convoquer mes blessures personnelles pour pleurer et écrire un passage où un personnage perd sa mère : les premières versions véhiculaient aucune émotion.
    Je dois être un peu masochiste quand même, mais comme tu le dis, utiliser son expérience pour se projeter dans celle de ses personnages est un bon "outil".

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  2. Hé hé, en effet, l'analogie avec les Mères et les Pères est judicieuse ! ;-)
    Je suis comme toi, j'utilise aussi les blessures les plus douloureuses, c'est peut-être un peu maso... mais pour ma part, c'est aussi une façon de les sortir, de les sublimer, de leur donner un sens. Quelques mois après, c'est assez apaisant, en fait. Et d'expérience, ces scènes / situations où j'ai donné beaucoup de moi, sont celles qui touchent le plus mes lecteurs, et je pense que c'est parce qu'elles sonnent juste.
    Merci pour ton passage ! :-)

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